Le temps d’ouverture des portes d’un RER sur un quai lors d’un arrêt du train en station, est exactement de 5 secondes. Durant ce cours laps de temps, une femme sort d’un wagon, dépose son bébé dans les bras d’un inconnu pris au hasard et remonte dans le train qui s’éloigne. Faille évènementielle dans le réel ? Ce qui est fou, c’est que cela soit possible, or c’est arrivé au moins une fois.
C’est dans cet intervalle de cinq secondes où le vide du quotidien s’est empli d’une impossible réalité pourtant advenue, dans la béance d’une triste banalité, que la fiction s’est glissée, engouffrée, voire a été aspirée ; comme si seule la fiction pouvait faire exister cet éclatement du temps et de l’espace, cette implosion du normal et lui donner une épaisseur, une densité qui permette qu’on y croie, qu’on s’assure que l’existant existe bien.
La fiction peut prendre le relai du réel fracturé, fractionné en secondes de sidération. La chose s’est-elle bien passée, l’a-t-on vue ou nous a-t-elle aveuglés. Imaginez-vous témoin d’une pareille chose ! Des gens ont tout vu et n’ont rien vu, n’y ont vu que du feu. Un feu qui a dû en un instant, embraser l’intérieur de l’homme aux bras accueillants, des bras qui se sont ouverts d’eux-mêmes, dans une évidence imprévisible, dans le geste d’un don qui reçoit. Imaginez-vous être cette personne, recevant le poids d’une existence délaissée : vous êtes sommé de porter ce poids infiniment léger et lourd d’un être nouvellement né que l’on vous confie sans prévenir ; vous, un être anciennement né, possiblement en attente de renaître, de revivre l’enfance que vos bras portent ; vos bras qui ne lâchent pas, qui tiennent en sécurité ce qu’une autre, une mère, a lâché ne pouvant plus le porter.
Imaginer, c’est ce qu’il nous reste, une fois ces cinq secondes passées.
La lumière de ce jour est si éblouissante, que seuls les yeux de l’âme peuvent essayer d’y voir quelque chose d’autre que de l’impossible. Parfois, le réel appelle la fiction comme le nourrisson cherche le sein d’une mère absente. Les mots à la place du lait. La fiction peut alors fonctionner à plein régime, suivant sa propre boussole qui n’indique pas le nord mais toutes les directions à la fois, cadrant où l’aiguille s’affole, tournant à vive allure, devenant l’hélice qui fait décoller l’invention, l’imagination, la création.
La fiction de ces 5 secondes est née dans les pages du livre éponyme de Catherine Benhamou qui a été, un jour, percutée par le fait divers d’un enfant en bas-âge « déposé » dans les bras d’un homme, sur un quai de RER. Percutée, l’autrice répercute le fait dans un récit à la langue percutante (publié en 2024 aux Éditions des Femmes – Antoinette Fouque). Répercussions en chaîne : à la lecture du livre, Hélène Soulié ne peut que le répercuter sur scène, son lieu d’imagination à elle. Elle le fait en résonance avec Annie Lebrun : “Sauvons l’imagination, l’imagination sauve le reste !”
Les bras qui accueillent une vie débutante et déjà en errance, sont sur le plateau, ceux forts et robustes de Maxime Taffanel, ces mêmes bras que le comédien prêtait en 2017 à un nageur de haut niveau dans Cent mètres papillon, un seul en scène autofictionnel mis en scène par Nelly Pulicani. Au bout de ces bras athlétiques, des mains qui jouent du clavecin pour nous introduire au récit grinçant et glaçant de 5 secondes.
Le récit peut alors débuter avec ses incarnations successives, ses méandres entre circonstances, institutions et mémoire. Suivant les bras du corps, ceux de l’âme ont voulu garder l’enfant pour lui être un père de présence et d’amour comme le père de l’homme ne l’a pas été. Mais pouvait-il ne pas rendre l’enfant ? N’est-il pas que le témoin et l’acteur à son corps défendant d’un abandon d’enfant ? Retrouver la mère empêcherait-t-il la société de confier l’enfant à une famille d’accueil ? Il se trouverait alors toujours un avocat pour oser parler d’un « heureux dénouement » ! Tout rentrerait dans l’ordre, c’est-à-dire dans le désordre d’une société de déliaison, de déshumanisation utilitariste et d’oubli du sens des choses. Cependant, des particules de réalité d’une absolue beauté resteront, comme le fait que l’enfant criait et qu’il s’est tu dès que les bras de l’homme se sont ouverts pour le saisir, les bras d’un homme qui passe ses soirées à « faire du son » et qui ce jour-là, fit naître un silence d’apaisement.
Bien que seul en scène, l’homme providentiel d’un monde sans providence ne raconte pas vraiment seul. La scénographie prend part au récit. Les sons du clavecin en disent long sur la tension nerveuse qui enveloppe l’histoire et ses secousses intimes, la lumière bleue de l’espace scénique qui inscrit la parole dans la chambre photographique d’une cyanotypie imaginaire, permet le télescopage de toutes les images en un même ton chromatique et surréel – parfois le rouge ou l’or viennent ouvrir une autre porte de la mémoire ou du présent. Des objets peuplent également l’espace de la narration, en particulier un enfant-marionnette en interlocuteur du narrateur. Qui est-il ? L’enfant que fut l’homme jadis ? L’enfant recueilli à qui l’homme raconte déjà son histoire ? Le présent n’est-il pas la mémoire du futur ? De toute façon, nous sommes dans un repère atemporel, les 5 secondes de l’évènement sont une fenêtre d’éternité que le récit s’efforce de tenir ouverte, afin de saisir l’essence singulière du moment, de ses tenants et aboutissants, du nœud dénoué. Il y a dans la sidération de ce laps de temps, quelque chose d’un grand bonheur éphémère voire effet-mère, en dépit du désespoir : le choix aveugle et heureux de la bonne personne par une mère qui « n’y arrive pas », un homme sachant recevoir puis passer, quelqu’un aux bras aimants et aimant. Le miracle de la fiction peut y ajouter le questionnement de la mère abandonnée à son sort, du père délaissant, de l’enfance niée, de la mémoire interdite ou dite, de la fragilité des forts et de la force des fragiles, des lois sans foi, de la délicatesse du regard vers tout autre.
La mise en scène d’Hélène Soulié fait en elle-même personnage, elle est une forme sensible globale dans laquelle l’acteur Maxime Taffanel est le corps parlant, à côté de corps non parlants mais pas silencieux ; un théâtre d’objets et de sujet, d’objets sujets ; une mise en scène dont la pertinence et la puissance font écho au texte proustien de l’homme qui dort, au début de La Recherche : « Un homme qui dort tient en cercle, autour de lui, le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. » (Combray) – à la différence que là, l’homme n’est pas endormi dans un lit mais dans sa vie et qu’il s’éveille un bébé dans les bras, en sur-éveil de lui-même, en hyper-conscience de son existence percutée par celle de l’enfant.
Que dire d’autres pour dire d’aller voir ces 5 secondes d’éternité, où davantage s’y dit encore ?
Jean-Pierre Haddad
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