« Pour avoir les goûts que j’ai, il faut que je sois le produit de certaines conditions sociales. » Cette citation du sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002), en exergue du spectacle de la Companie GR21 nous met sur la piste… d’un saumon ! Edmond le saumon navigue au cœur du spectacle comme entre deux eaux, l’une douce, l’autre salée et son histoire, racontée par bribes est en miroir du propos de fond de Panaris. Lotus Guibot et Maud Sauvage qui ont écrit et mis en scène la pièce, ont bien eu raison d’oser une certaine sophistication narrative tout en la mettant au service de l’originalité et de l’intérêt de Panaris, une comédie sociologique qui ne se prend pas au sérieux tout en disant des choses très sérieuses.

La dynamique du spectacle a pour moteur une série de diversions, voire de métonymies : on parle du destin d’un saumon pour traiter du déterminisme social des humains, on met en avant une histoire de panaris au doigt d’un des personnages pour interroger le sentiment de légitimité qui nous colle à la peau (ou pas !) en nous situant dans l’arène des rapports de classes (au sens de Marx et/ou de Bourdieu), on parodie une vente aux enchères faussement ouverte à tous pour signifier le pouvoir de l’argent de quelques-uns. Dans cette pièce faite de plusieurs pièces emboîtées, tout semble faire diversion mais tout ne fait que creuser le sujet, à savoir la vertigineuse question : « Suis-je libre de devenir qui je veux dans ce monde ? » Appliquée à chacun d’entre nous en même temps ça deviendrait : « Sommes-nous libres de faire advenir une société désirable ? » Une question qui nous implique tous et, quand le spectacle va chercher le public au-delà du quatrième mur, il le trouve sans difficulté, volontaire, enjoué et participatif.

Pour ce qui est de la critique de la pseudo liberté du Sujet cartésien, l’angle du goût ne manque pas de pertinence car nous sommes tous convaincus, avec Kant (bien que sans le savoir), que nos jugements de goût, « c’est beau ! », « c’est moche ! » expriment la totale liberté de notre sensibilité subjective, de notre plaisir personnel éprouvé ou non devant une chose… Or, non. Bourdieu démontre que nos goûts sont conditionnés par notre capital culturel lequel est plus ou moins fonction de notre positon sociale ou de celle héritée de nos parents. Scandale que de soutenir que l’intimement personnel est aussi déterminé qu’une pierre qui tombe ou qu’un saumon qui remonte le courant pour pondre ? Pour Bourdieu, à côté du capital économique qui distingue les catégories sociales, il y a le capital culturel qui distingue leurs goûts mais sans corrélation stricte avec le niveau de richesse : on peut être très riche et peu cultivé et donc avoir des goûts triviaux ou pas riche mais être diplômé et avoir des goûts plus rares, etc. D’où la typologie socio-culturelle des personnages : Maud, la bourgeoise de gauche, Simon, le bourgeois de droite, Julien, l’intellectuel underground, Nathalie H., la libéral-capitaliste, Lotus, la transclasse et Gwenn, l’anarcho-artiste. Peuvent-ils échapper à leur déterminisme ?

Et notre saumon dans tout cela ? Né dans la rivière Allier et devant se rendre dans le Groenland avant d’y revenir pour se reproduire, puis mourir sur son lieu de naissance, Edmond peut-il décorréler sa trajectoire personnelle de son destin de saumon, distinguer son désir de son déterminisme ? Il semble aimer la musique mais préférerait-il Rhapsodie in blue ou Le Beau Danube bleu ? Notre saumon fétiche échappera-t-il à la pêche industrielle en Mer du Nord ? En sera-t-il sauvé par des activistes écolos ou finira-t-il fumé sous vide ? Peut-il dévier de sa route prédéfinie et devenir carrément un artiste ? De la diversion à la déviation par la distinction, le destin d’Edmond n’est peut-être pas implacable, un devenir singulier l’attend peut-être. D’ailleurs, Pierre Bourdieu lui-même n’a-t-il pas été un saumon libre, euh ?… Non, un intellectuel transclasse ! Né paysan béarnais en 1930, n’a-t-il pas atteint le Collège de France cinquante ans après, en passant non pas par la Mer du Nord, mais pas Normale Sup. ? Edmond peut-il se rêver autre, et nous avec lui ? Et si le déterminisme n’était pas aussi simple et mécanique que cela ? Et si par sa complexité même il nous offrait des leviers d’action pour bifurquer à certains carrefours ? (Pour aller plus loin, repasser par Spinoza ou Chantal Jaquet…)

Avec Lotus Guibot et Maud Sauvage, Gwenaël Mettay et Simon Quintana jouent tous les personnages, Edmond compris. Elles et ils se démènent sur scène et en salle pour coudre entre elles les pièces de la pièce et en faire un joli patchwork aussi divertissant qu’instructif, une performance hybride entre sociologie cocasse, farce politique et conte fantaisiste… avec pour message à peine subliminal, à bas la prédestination et vive la révolution !

Jean-Pierre Haddad

Aide à la mise en scène : Maxime Pambet

Regard sur le travail sociologique : Quentin Fondu

Scénographie : Amélie Jegou

Costumes : Capucine Duc, Amélie Jegou, Bernadette Candau

Régie et conception sonore : Dorian basset

Festival Off Avignon 2026 – Théâtre des Carmes, 6 Place des carmes, 84000 Avignon. Du 4 au 25 juillet. (Durée : 1h25) Relâche les 8,15 et 22.

Informations et réservations : https://21b3dc36.orson.website/73/panaris

À venir : La Scène de Recherche – Théâtre Paris-Saclay, (E.N.S.), 91190 Gif- sur-Yvette. Du 26 au 30 janvier 2027.


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