Julien Le Gros avec son « Daniel Humair » définit un genre spécifique, l’évocation, en creusant la mémoire du batteur essentiel de notre temps, Suisse exilé en France et qui a marqué l’art de la batterie, instrument du jazz, créé par le jazz et emblématique du jazz. Son jeu, son geste a influencé ou suscité l’admiration de ses confrères comme de ses compagnons de route. Il suffit de citer les trios : Martial Solal, avec Guy Pedersen à la contrebasse, HUM, pour Humair, Urtreger, Michelot ; HLP, pour Humair, Louiss, Ponty, HJT pour Humair, Jeanneau, Texier, Joachim Kühn, Jean-François Jenny-Clark – le contrebassiste le plus aventureux que j’ai jamais rencontré, à l’affût de ce qu’il n’avait pas joué demain -, Daniel Humair bien sûr, qui, tous, ont défrayé la chronique, affolant les uns, suscitant l’admiration des autres rencontrant le public plus ou moins nombreux suivant les lieux. A chaque trio, un Humair semblable et différent, toujours plus libre, plus affûté, plus musicien, toujours créateur. Et malgré ses déclarations, toujours leader. Kenny Clarke – l’inventeur de la batterie be-bop, installé en banlieue parisienne, fondateur d’une école de batterie avec Dante Agostini -disait qu’un mauvais batteur peut tuer un groupe, pour indiquer le rôle central de l’instrument.

Réveiller sa mémoire était un travail nécessaire pour ranimer les fantômes. Des endroits disparus comme le Caméléon où public – peu, le lieu était aussi petit – et musiciens – trois au maximum – créaient en commun une musique qui allait devenir un commencement. Ou Le chat qui pêche, lieu devenu mythique ou, plus connu Le club Saint Germain qui a vu défiler tout le gratin du jazz, Martial Solal étant le pianiste maison. Drôles d’endroits pour des rencontres sans doute mais ils permettaient toutes les expérimentations, tous les échecs pour construire un autres son, une autre voix, une musique contemporaine. Des ateliers – workshop – pour faire mûrir des projets loin de la contrainte de la réussite à tout prix.

Julien remet les propos du batteur dans le contexte retraçant ainsi une sorte de trajectoire du jazz en France avec un rappel nécessaire du jazz suisse souvent bloqué dans le Dixieland, genre dans lequel a débuté Daniel. Mais d’autres musiciens se sont imposés comme le pianiste Georges Gruntz qui participa à l’European rythm machine, avec Daniel bien sûr, Henri Texier à la contrebasse sous la direction de Phil Woods, un moment de grâce à Paris en cette fin des années soixante.

Un travail rigoureux avec les outils de l‘historien tout en gardant la mémoire du héros de l’histoire.

La deuxième partie du livre, les souvenirs de Daniel racontées par son épouse, Frédérick.e Grasser Humair aurait gagné à être raccourcie. Tel que, avec les témoignages des batteurs d’aujourd’hui, un livre essentiel pour appréhender les personnages du jazz, autant de représentations du jazz lui-même.

Nicolas Béniès

« Daniel Humair », Julien Le Gros suivi de « Humair essentiellement Daniel », Frédérick.e Grasser Humair, Préface d’Alain Gerber, postface de Simon Goubert, Frémeaux et associés


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