Elle s’appelle Max et elle a choisi pour genre de son assistant vocal un garçon, Léo. Elle dit même que si elle avait été un garçon, elle aurait été homosexuel (au masculin singulier), car « un homme, c’est plus simple… » De fait, tout va se compliquer énormément pour Max enfermée dans sa chambre, et dans sa chambre, dans une bulle relationnelle strictement virtuelle. Il est dit et répété que Max est « une trentenaire épanouie », en panne, oui !
Son lit est d’abord un lit. Pour une trentenaire pas en panne, un lit, c’est aussi une scène de vie, terrain d’action depuis lequel on regarde les new, on passe ses rendez-vous, on surfe sur le Net, on répond à un entretien d’embauche en distanciel, on y commande à manger et on y mange, on peut même y dormir parfois non sans avoir visionné tardivement sa série préférée du moment. Mais un lit, c’est petit pour toute une vie… à moins qu’elle soit pleine de vide, remplie de virtuel. Un lit carré et aussi grand qu’une scène de théâtre, c’est mieux ! Le lit devient scène de dra me, celui d’une trentenaire en panne de lit ? Dans le lit ou plutôt sur le lit, trône Léo, l’assistant vocal qui est le meilleur ami de Max, peut-être le seul vrai ami ? Le virtuel met fin au seul-en-scène car la solitude parle en box, et devient personnage, posé sur le lit, lumineux, intensité blanche ou variations chromatiques, ça respire, ça vit !
Mais l’hyper-fonctionnalité technologique, ça ne peut pas marcher longtemps chez l’humain. À force de fonctionner au virtuel, ça disjoncte, on dysfonctionne et les appareils aussi. On dit que le portable nous suit partout, il se pourrait bien qu’il nous devance dans la panne, oui – la grosse panne de ne pas pouvoir quitter son lit ? Aliénation, psychose paranoïaque ou tout simplement sentiment étouffant d’être enfermé dans quelque chose d’irréel, peut-être dans une box, dans une boîte virtuelle, dans une boucle Web qui transforme le lit en ring de boxe contre un adversaire invisible car infiltré en soi-même… L’assistant vocal en perdrait ses algorithmes, faute d’en perdre son latin, lui, qui dit aimer Max « de tout son code », et ose ajoute : « Je suis artificiel mais mon amitié est bien réelle. » C’est justement ça le problème : quand le réel n’est plus que virtuel, le vide devient possible ! Par la géniale création lumière de Romain Grenier, la boite devient cage de lumière…
Il fallait bien qu’apparaissent un jour ou l’autre des pièces avec des personnages enfermés dans des box numériques de conversation ! Après tout n’est-ce pas la parole, la voix, le discours qui d’abord définissent un personnage de théâtre ? La mise en scène subtile de François Bourcier inscrit l’intrigue dans un emboîtement aux effets dramatiques redoutables : duo Max-Box, boite sur le lit, lit sur la scène, scène dans son cube noir.
La pièce d’Emilie Génaédig n’est pas le produit d’une IA envahissante. C’est un vrai travail de théâtre accompli par une équipe en chair et en os, performé par une comédienne surprenante. Barbara Lambert ne ménage pas ses efforts tant physiques que psychiques, déployant toute la puissance de son agir théâtral sur lit et sans panne, à donf ! donnant au spectacle une intensité rare, explosive. Sa performance démonte la mythologie technologique et sociale du numérique comme on défait son lit, en dénonce l’addiction par le pouvoir de la diction. En point d’orgue, la nostalgie intempestive de l’utopie Woodstock vient éclipser la dystopie plastic box.
Il faut voir Algorithme, en présentiel !
Jean-Pierre Haddad
Festival Off Avignon – Artéphile, 7 rue du Bourg Neuf, 84000 Avignon. Du 4 au 25 juillet 2026, tous les jours à 12h30. (Durée 1h10). Relâche les dimanches 5, 12 & 19.
Informations et réservations : https://www.artephile.com/avignon-off-2026-algorithme
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