Quel sens peut-il bien y avoir à monter de nos jours cette École des femmes créée par Molière en 1662 au Théâtre du Palais-Royal ? En effet, la pièce est centrée sur un personnage tellement fat et bêtement moral. Arnolphe, craignant le cocuage comme la peste noire, croit s’en prémunir en projetant d’épouser une femme conditionnée à servir son mari par un devoir aveugle. Agnès, quasiment achetée à l’âge de 4 ans à une paysanne démunie qui en avait la garde, est mise au couvent jusqu’à ses dix-sept ans avec la consigne d’en faire la plus sotte des épouses, si possible rendue inapte à toute perception du sexe, de l’amour, de la galanterie et de la séduction. La pupille Agnès débarque à Paris mais pour y être recluse par son tuteur jusqu’à une noce programmée sans consentement ni avis. Arnolphe, servi avec énergie et vigueur par un François Morel superbe, est autoritaire et brutal, il manipule tout un chacun sans décence. On dirait de lui aujourd’hui, qu’il est un ridicule adepte du masculinisme : « Du côté de la barbe est la toute-puissance » ose-t-il ! Et puis, le cocuage n’est plus de notre âge. Pièce anachronique à l’heure de # NousToutes ? On aime, on n’aime plus, on en aime une ou un autre, fidélité en déroute. Agnès, interprétée avec naturel et vitalité par la jeune Juliette Cahon, va se découvrir à elle-même au travers de son idylle avec Horace, un fils à papa peu courageux. Par moult péripéties, les manigances d’Arnolphe finissent par échouer. Mais Agnès, instruite par le désir et libérée de son statut de pupille, doit-elle retomber dans la servitude domestique d’une famille ?
C’est du moins ce que prévoit la pièce dans son dénouement et le fond de scène imposant du château de Grignan en rajoute sur les pesanteurs de l’histoire sociale qui en est le contexte. Mais sur scène, nous ne sommes pas au temps de la Comtesse de Grignan qui n’était autre que la fille de Madame de Sévigné, contemporaine de Molière. Dans sa mise en scène, Robin Renucci, directeur de la Criée ayant pris ses quartiers d’été à Grignan, a voulu avec audace et raison télescoper les époques entre Molière et nous.
Une pièce de théâtre est un concept plastique car il y a le texte et il y a la mise en scène, la lecture et l’interprétation ou « les lectures ». À l’époque de Molière qui n’avait rien d’un féministe précoce, le mouvement dit des Précieuses, organisé dans des salons comme ceux de Madame de Rambouillet ou de Madeleine de Scudéry, défend une « débrutalisation » des hommes. S’appuyant sur la Carte du Tendre, ces femmes cultivées prônent des relations sensibles et douces entre les deux sexes. Dans L’École des femmes, école qui est d’abord celle du couvent où Agnès est placée pour être rendue stupide et fidèle, l’ordre sexiste et phallocratique l’emporte à la fin. Agnès devient intelligente en se formant à l’école de la vie, mais échappant par chance plus que par une impossible résistance à la séquestration conjugale d’une brute, elle risque de tomber dans le conformisme liberticide du mariage. En effet, si son Horace, jouée par Luc-Antoine Diquéro, est un amoureux audacieux, il est également tout prêt à perpétuer le patriarcat plutôt qu’à « tuer le père » !
En art dramatique, la création est libre de l’écriture à la scène. Par engagement et en écho à sa récente mise en scène de La Leçon de Ionesco qui insistait sur le scandale de l’emprise masculine, Robin Renucci nous propose « son » École des femmes en pensant aux femmes d’aujourd’hui, à celles de #MeToo. Sa mise en scène joue sur les symboles et les indices, et si elle mélange les époques entre le 17e et le 21e siècle, c’est que le patriarcat en est une constante. La baraque où est retenue Agnès peut aussi bien être celle d’un faubourg du Paris haussmannien ou de sa banlieue nord des années 1970. Elle est surtout un lieu de réclusion d’une femme, mais elle tombe en ruine inversement proportionnelle aux progrès d’émancipation intellectuelle d’Agnès, une bande son grinçante suggérant par moment ses rages et révoltes intérieures. La chute des matériaux de construction signifient l’effondrement tendanciel du patriarcat. Horace, joué par François Deblock, donne à Agnès un poste de radio qui diffuse un tube du chanteur Sting (du temps de Police), aux paroles pleines d’ambiguïté : « Oh, can’t you see / You belong to me ? » dit le personnage de Every Breath You Take de 1983… « Oh, ne vois-tu pas / Que tu m’appartiens ? » dans la langue de Molière. Une chanson révélatrice d’une culture masculine de l’amour des femmes où le désir de possession déjà absurde en lui-même, côtoie la pathologie d’emprise. Au cœur de la tendresse, le sexisme distille la domination masculine ; c’est le propre de toute idéologie de ne pas s’en tenir aux discours et d’habiter les moindres pratiques jusqu’aux sentiments réputés naturels. Arnolphe a un ami dont le rôle tenu Luc-Antoine Diquéro actuellement souffrant et doctement joué par Renucci lui-même, mais ce Chrysalde a beau lui expliquer avec détachement qu’il y a bien d’autres choses en quoi mettre son honneur qu’en l’obsession de ne pas être cocufié, Arnolphe n’entend rien, il incarne la caducité du système qu’il soutient ou qui le soutient, un ordre qui n’est pas amendable mais à abolir.
Pour Molière, la pièce était surtout une farce où le cocu est cocufié avant même d’être mari, sans même avoir la « chance » de l’être par celle qu’il convoite ! Comment s’en tenir aujourd’hui à la fin de la pièce qui fait entrer Agnès dans le carcan du mariage et donc de la soumission au mari ? Tout ce qui n’est pas dans le texte est permis sur scène, en prenant soin de la cohérence dramatique certes, mais surtout si cela a un sens en résonance avec le public et son époque. Pourquoi ne pas faire agir Agnès en femme libre mais sans la faire parler au-delà du texte ? Le geste est un vocabulaire de base du théâtre… C’est le choix courageux de Renucci et largement plébiscité par le public, de conclure son École des femmes par un geste hautement féministe, plus éloquent qu’un alexandrin – liberté de la puissance d’agir d’Agnès passant par la liberté que le théâtre confère.
Un classique peut devenir contemporain sans être figé dans une éternité atemporelle !
Jean-Pierre Haddad
Avec aussi Sven Narbonne, Chani Sabaty, Igor Skreblin
Scénographie Lisa Navarro assistée de Margaux Nessi
Assistanat à la mise en scène Sven Narbonne
Création lumière Sarah Marcotte assistée de Marie Martorelli
Création son Antoine Richard
Régie générale Jean-Luc Malavasi
Costumes Benjamin Moreau
Construction du décor Ateliers de la Maison de la culture Bourges / Scène nationale
Fêtes nocturnes du Château de Grignan, 23 rue Montant au Château, 26230 Grignan. Du 24 juin au 22 août 2026 à 21h (durée 1h45) Accès au parc du château et à la buvette-jardin à partir de 19h15.
Informations et réservations : https://www.chateaudegrignan.fr/agenda/fetes-nocturnes-de-grignan-2026/
Possibilité de coupler dans la même journée spectacle et visite du Château au sein duquel se tient une exposition formellement très novatrice, à l’occasion du quadricentenaire de la naissance de Madame de Sévigné : https://www.chateaudegrignan.fr
Tournée 2026-2027
23 septembre au 3 octobre 2026, Théâtre Montansier – Versailles
7 au 9 octobre 2026, Maison de la Culture de Bourges
13 au 17 octobre 2026, L’Azimut – Antony – Châtenay-Malabry
20 et 21 octobre 2026, Radiant-Bellevue – Caluire
23 octobre 2026 à Bourgoin-Jallieu
4 et 5 novembre 2026, Théâtre de la Fleuriaye – Carquefou
10 novembre 2026, Scène nationale 61 – Flers
13 novembre 2026, Scène nationale 61 – Alençon
20 novembre 2026, au Carré – Sainte Maxime
23 et 24 novembre, Scènes et ciné – Istres
27 et 28 novembre 2026, Théâtre Molière – Sète
1er et 2 décembre 2026, Théâtre de l’Archipel – Perpignan
8 et 9 décembre 2026, à Pau
12 et 13 décembre 2026 ; Le Parvis – Scène nationale de Tarbes
16 au 19 décembre 2026, Théâtre Nationale de Nice 5 au 24 janvier 2027, La Criée – Marseille
26 et 27 janvier 2027 à Grasse
30 et 31 janvier 2027, L’Onde – Vélizy-Villacoublay
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
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