Dans la magnifique maison des Préalpes bavaroises que leur alloue généreusement la municipalité du lieu, le Professeur Moritz Meister et son épouse Anne reçoivent, dans leur salon orné de peintures de paysages chromos, une jeune doctorante qui fait une thèse sur le Maître. Moritz vient de terminer au bout de 22 ans sa tétralogie, son grand œuvre de 2000 pages, qui en fait selon son épouse le plus grand auteur du XXème siècle. Sommet de pédanterie et de vantardise, quand il ne cite pas Goethe à tout bout de champ ou glose sur la littérature, il assure son autopromotion à grands coups de citations du personnage de sa tétralogie, le Professeur Stieglitz. Son épouse, qui a sacrifié à la carrière de son mari ses propres ambitions de pianiste, car il ne peut y avoir plus d’un génie dans une famille, assure le service après-vente du grand homme à coups d’incessantes citations. Passent aussi dans la maison le facteur qui apporte l’abondant courrier destiné au Maître, un journaliste tentant de l’interviewer puis son éditeur.
Thomas Bernhard se régale avec un humour sarcastique de la logorrhée de ces intellectuels vantards qui se veulent et s’affichent comme des génies. Quand dans le courrier apparaît une lettre venue de Suède, sans le dire ouvertement, Anna rêve Prix Nobel. Puis avec sa lucidité et son ironie habituelles Thomas Bernhard immisce dans le déluge verbal du couple, quelques informations glaçantes. Au cours du repas entre les clichés et les lieux communs sur l’art et la littérature, Moritz Meister révèle, très tranquillement, que la maison où il est installé fut celle d’un entrepreneur juif, dépossédé et probablement exterminé avec sa famille et affiche sans complexe un antisémitisme nauséabond.
Jean-François Sivadier réussit une mise en scène qui fera date. Son ironie est à la hauteur de celle de l’auteur et il a choisi des acteurs formidables. Lorsqu’elle voit la doctorante prendre des photos, Norah Krief, extraordinaire de dinguerie en Anna Meister, prend ostensiblement des poses et quand elle déroule la moquette, elle ne le fait qu’à moitié comme s’il fallait laisser dormir la poussière sous le tapis. Elle dit à la doctorante, « asseyez-vous », mais il n’y a pas de chaise et quand elle lui pose une question elle reprend aussitôt son propre discours sans lui laisser le temps de répondre. Le génial Nicolas Bouchaud interprète Moritz Meister. Quand il apparaît, c’est en costume d’apiculteur, car chez ces gens là on n’est pas qu’un intellectuel, on s’affiche aussi poète et on se lance même à l’occasion dans un air d’opéra car le Maître a aussi ce talent. Il déploie la logorrhée du personnage, sa vantardise, puis se faufile sans qu’on s’y attende dans le discours antisémite, le tout sous le regard admiratif de son épouse et de la jeune doctorante, Juliette Bialek, parfaite en admiratrice aveuglée, prenant des notes, approuvant de la tête et tentant parfois une question. Le désopilant Frédéric Noaille interprète le facteur, le journaliste dépassé par sa technologie et enfin l’éditeur.
Petit à petit au milieu de ce déluge verbal, à travers les gestes des comédiens, apparaît une autre réalité, la vulgarité du professeur Meister, parlant la bouche pleine et mâchant bruyamment son chewing-gum, son addiction à la notoriété (ce qui l’intéresse dans les journaux ce sont les articles qui l’encensent) et à l’argent.
C’est exceptionnel, ce sera repris forcément. Courez-y !
Micheline Rousselet
Jusqu’au 4 juillet au Théâtre du Rond-Point, 2bis, avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris – du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 19h, le dimanche à 15h – Réservations : 01 44 95 98 21 ou theatredurondpoint.fr – 24 et 25 septembre Château Rouge à Annemasse (74), du 6 au 8 octobre à la Comédie de Bethune (62), 14 et 15 octobre au TAP de Poitiers (86), du 4 au 13 février au TNP de Villeurbanne (69)
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