On parle de réparation après des violences subies corps et âme et l’on sait qu’il faut mettre des mots sur les maux, mais quels mots ? Et si la poésie était plus réparatrice que le langage pourtant précis et technique de la psychologie, de la médecine et du droit ? C’est la démonstration sensible et émouvante que parvient à faire Coralie Émilion-Languille, autrice et interprète des Gestes d’après. Le livre paru aux éditions Unicité mêlait déjà le texte à des dessins, manière d’anticiper sur la représentation dans l’espace : de l’art graphique à deux dimensions à celui dramatique à n dimensions. Car si le théâtre a la profondeur de champ et le récit, celle du temps, le théâtre poétique ou la poésie en théâtre ouvrent la scène à une infinité de dimensions imaginaires, autant d’horizons que d’images verbales, sans limites.
Seule en scène, avec des copeaux au sol servant de matière à dessins, et un gros bouquet de fleurs des champs suspendu au ciel, la comédienne parvient à peupler le plateau de toutes les histoires possibles, de tous les drames entendus, de toutes les souffrances éprouvées, mais aussi de toutes les lueurs d’espoirs entrevues, de toutes les résiliences salvatrices, de toutes les jouissances regagnées sur le malheur, de tous les soleils de demain.
La scénographie est épurée mais c’est pour mieux meubler l’espace de la renaissance qui pointe. Le jeu est organique car la réparation passe par les organes et leurs arcanes, entre tissus biologiques et sous-vêtements de l’âme. Rarement un texte poétique dit sur scène parvient comme ici à abolir les frontières entre les genres pour devenir parole authentique et, davantage encore, action dramatique. Et la bascule s’accomplit, le dépassement laisse loin derrière la peine, l’évènement traumatique disparaît sous des remaniements infimes mais décisifs du corps parlé et parlant, le chant lui invente un devenir en acte.
Plus la comédienne avance dans la parole, plus les affects de joie se multiplient, se bousculent, explosent mais ce n’est pas un hasard, un effet involontaire. Là, le progrès est construit, il se fabrique en mots annulant les maux, en audace de dire, en gestes de réconciliation avec le monde, en courage d’affronter l’après. Dès lors, la peur recule, le souvenir cesse de nuire, la honte est vaincue, la liberté, reconquise, l’amour, de nouveau possible, la vie reprend ses droits et la joie triomphe : « Je ne suis plus un peu heureuse, je suis très heureuse! »
Une traversée poétique qui trace sa voie par la voix et qui nous traverse aussi.
Jean-Pierre Haddad
Texte et interprétation Coralie EMILION-LANGUILLE
Mise en scène Benjamin GEORJON & Coralie EMILION-LANGUILLE
Création univers sonore Arnaud VERNET LE NAUN
Création lumières Gaspard GAUTHIER
Scénographie Laure MONTAGNÉ
Création costumes Gwendoline GRANDJEAN
Festival Off Avignon Artéphile, 7 rue du Bourg Neuf, 84000 Avignon. Du 4 au 25 juillet 2026, tous les jours à 17h20. (Durée 1h). Relâche les dimanches 5, 12 & 19.
Informations et réservations : https://www.artephile.com/avignon-off-2026-les-gestes-dapres
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
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