On connaît l’art de surprendre de Valérie Lesort. Elle le met cette fois au service de cet opéra-bouffe, signé Offenbach et pour le livret Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Créée en 1866 au Théâtre du Palais Royal, non pour des chanteurs lyriques, mais pour des « comédiens sachant chanter », la pièce est toujours une des préférées des Français et c’est donc très naturellement qu’elle est reprise par les comédiens du Français.
Créée en vue de l’Exposition Universelle qui avait lieu à Paris en 1867, elle met en scène un baron suédois et son épouse en visite à Paris. Sur le quai de la gare où vient les attendre un guide se trouvent aussi deux jeunes gens, Raoul de Gardefeu et Bobinet. Ils furent amis mais se sont fâchés car ils sont tous deux amoureux d’une demi-mondaine Métella. Elle arrive justement par le train avec son nouvel amant et fait mine de ne pas reconnaître Raoul de Gardefeu. Désireux de se venger, celui-ci prend la place du guide et emmène le Baron de Gondremark et son épouse, qu’il voudrait séduire pour rendre jalouse Métella, dans son appartement en leur faisant croire qu’il s’agit d’un nouveau bâtiment du Grand Hôtel. Quant au Baron, son objectif est de « s’en fourrer jusque là » et de rencontrer Métella dont un ami lui a vanté les charmes. D’entourloupes en quiproquos la joyeuse bande se retrouvera dans un hôtel particulier du Faubourg Saint-Germain, pour un dîner d’anthologie où les domestiques de Bobinet passent en un clin d’œil du statut de domestique à celui d’invité et vice-versa, avant de s’encanailler au boulevard des Italiens.
Même si la musique d’Offenbach est joyeuse et pétille comme du champagne, on découvre dans La vie parisienne, outre la naïveté des touristes dont se moquent généreusement les librettistes,le côté sombre du Second Empire, des hommes obsédés par le pouvoir, l’argent et le sexe, et des femmes prêtes à se vendre gaiement. Tout en gardant de nombreux moments burlesques,Valérie Lesort, a choisi d’accentuer ce propos dans sa mise en scène. Les comédiens sont affublés de prothèses qui les rapprochent des animaux. Les hommes sont des porcs avec un groin, une petite queue en tire-bouchon et des oreilles de cochons, reniflant parfois bruyamment et les femmes des cocottes, des poules de luxe parées de plumes, qui oscillent leur cou comme des paons et grattent du pied le sol . L’idée séduit, ajoute du burlesque, mais s’use un peu au fil de la représentation. Désireuse de ne pas oublier le côté sombre de ce Second Empire, la metteuse en scène a modifié le final. Le cancan habituel laisse place à une orgie triste où dans une lumière crépusculaire les comédiens jettent prothèses, queues de cochon et parures de plumes pour apparaître presqu’à nu.
Si les comédiens de la Comédie Française sont, pour la plupart, déjà habitués à chanter, la chef d’orchestre, Alexandra Cravero (à la tête de l’Orchestre de Chambre de Paris jusqu’au 24 juin remplacé ensuite par Les Frivolités parisiennes) a néanmoins travaillé à une réorchestration pour s’adapter à leur voix et c’est bien réussi. Certains sont même excellents, Serge Bagdassarian dans le rôle du Brésilien, hachoirs menaçants en mains et surtout Marie Oppert dans le rôle de la gantière et de la « veuve d’un colonel ». Elle réussit à ne pas écraser ses partenaires alors qu’elle a une vraie voix de chanteuse lyrique et en plus elle est drôle et joyeuse. Elsa Lepoivre incarne une Métella reine des cocottes qui réussit à prendre les hommes à leur propre piège. Même si sa voix est un peu plus faible, elle emporte l’adhésion par le rire avec le grand air « Connais pas, connais pas ». Tous méritent d’être cités (Véronique Vella, Nicolas Lormeau, Jérémy Lopez,Yoann Gasiorowski dans le rôle de la Baronne, Sefa Yeboah, Mélissa Polonie), mais on retient surtout Christian Hecq dans le rôle du Baron, sommet de drôlerie dans le Je veux m’en fourrer jusque là accompagné d’un mouvement de reins suggestif, qui marche guilleret et grivois suivi par Benjamin Lavernhe (Raoul de Gardefeu) et Bobinet (Baptiste Chabauty) ou qui titube entre les tables sur Il est gris.
La troupe de la Comédie Française, épaulée par des danseurs et danseuses et le Chœur de L’ensemble La Marquise nous entraîne dans un tourbillon frénétique superbement magnifié par les costumes explosant de couleurs de Vanessa Sannino.
Un spectacle joyeux dont on sort sourire aux lèvres en fredonnant.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 11 juillet avec la troupe de la Comédie Française au Théâtre du Châtelet, 1 place du Châtelet, 75001 Paris – du lundi au samedi à 19h30, le dimanche à 15h – Réservations en ligne
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