Imène raconte comment en quelques mois son amie Jasmine s’est radicalisée sous ses yeux sans qu’elle puisse freiner sa dérive. Tout a démarré avec un intervenant venu dans leur école pour parler du suicide des adolescents mais qui les a interrogés avec un certain mépris de classe sur leurs rêves. Jasmine n’a pas répondu, elle n’était pas dupe de la fausse complicité qu’il cherchait à créer. Son rêve c’est à Imène qu’elle l’a confié. Elle voulait cesser d’être invisible, que les choses bougent dans sa vie et pourquoi pas faire la une des journaux. Sur un site gothique, elle a rencontré un garçon. Il lui a dit qu’il était fiché S. Elle ne savait pas trop ce que cela voulait dire, mais elle a échangé avec lui des nuits entières. Il a parlé d’attentat contre la Tour Eiffel, elle a rêvé d’une vie hors du commun. Il est venu la rejoindre, l’a demandée en mariage. Devant le refus de sa mère, elle l’a caché dans leur cave, l’a épousé à la mode islamiste, qui n’exigeait pas le consentement des parents, et elle s’est trouvée piégée. Sa réputation dans la cité était à jamais perdue, elle devait aller au bout du projet. Ni Imène, ni la mère de Jasmine n’ont compris où cela allait la mener.

Pour ce texte, Catherine Benhamou a obtenu le Grand Prix de Littérature ArtCena en 2020. C’est un texte fort qui va au-delà de l’histoire individuelle de Jasmine. Elle interroge aussi sur l’incapacité de notre société à entendre les rêves des adolescents qui voudraient sortir d’un monde où ils se sentent enfermés et sur les risques des réseaux sociaux, car ce qui va arriver à Jasmine n’a rien d’une romance.

Heidi-Éva Clavier a mis en scène ce texte de sorte qu’il puisse être joué dans des théâtres mais aussi dans d’autres lieux, des écoles, des tribunaux, des établissements pénitentiaires. Une table et une chaise pour tout décor, des micros sur pied ou portés et une caméra pour permettre à Imène de se lancer avec Jasmine dans les confidences chuchotées des adolescentes ou d’interroger la mère de Jasmine. Le dispositif est simple, mais très efficace pour créer ces moments d’attente, de suspense, jusqu’à ce que le piège se referme sur Jasmine, sans que ni sa mère ni son amie Imène ne puisse l’en sortir.

Seule en scène, Marion Trémontels, qui a déjà une belle expérience des scènes de théâtre et des écrans, est ici remarquable. Elle apparaît d’abord capuche sur la tête en ado rebelle et elle raconte. Elle prend le ton ironique des élèves face à l’intervenant qui adopte le langage jeune pour les faire parler, enlève le sweat à capuche pour parler de la responsabilité que l’on fera porter à sa mère alors qu’on ne demande jamais rien aux pères, elle dénonce les lois de la cité où il vaut mieux pour une fille perdre la vie que sa réputation, elle susurre dans le micro comme l’a fait l’apprenti terroriste pour séduire Jasmine, elle dévoile tous les ressorts du piège, le rapport de Jasmine à ce garçon dont l’expérience sexuelle relève plus des films pornos que de la romance, sa violence qu’elle soupçonne et qui lui fait peur. Il n’est pas question de religion, juste d’emprise sur une adolescente qui se retrouve à fabriquer des explosifs alors qu’elle rêvait de toute autre chose. Elle est Imène l’amie qui tente, sans y arriver, de convaincre Jasmine de renoncer à ce projet. Elle est Jasmine, lampe allumée éclairant son visage apeuré. Et puis elle tient en main cette petite Tour Eiffel dont Jasmine dira, comme la petite fille qu’elle reste un peu, qu’elle ne voulait pas la détruire juste la faire pencher.

On sort du théâtre bouleversé. Courez la voir et emmenez y vos élèves.

Micheline Rousselet

Du 4 au 23 juillet au Festival OFF d’Avignon – Théâtre du Train Bleu Hors les murs / MAIF-Espace Étoile – en navette (A/R gratuit) départ à 14h05 du Train Bleu, 40 rue Paul Saïn, retour à 16h Porte Thiers – Spectacle à 14h35, 139 av. Pierre Semard, Avignon

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