Même si dans un amour débutant tout semble parfait et que dans l’euphorie des débuts on ne veuille pas les voir, des petites fêlures sont là. Ce sont elles que Solenn Denis dépeint au scalpel lorsqu’elles deviennent des failles puis des précipices mortifères.
Une chaîne stéréo imposante occupe le centre d’un salon coloré et gai, quand arrive un jeune couple. Il l’appelle Bébé, elle l’appelle Doudou. Il pose un vinyle sur la platine et se déhanche tout en pérorant sur la musique funk ou sur James Brown. Elle assise dans un fauteuil déroule leurs débuts quand elle rêvait que quelqu’un la remarque, alors que lui attirait les regards. Il la demande en mariage, elle hésite puis saute le pas et le bel accord, s’il y en a eu un, se déchire peu à peu. Ils ne sont pas d’accord sur la sauce de la salade, se disputent sur les courses, elle le corrige quand il écorche un mot, il la trompe. Pour couper court, il lui dit qu’elle est magnifique ou énervée car « elle a ses règles ». Il s’en va, revient, il est insupportable puis s’excuse. Chacun est peu à peu exaspéré par l’autre jusqu’à exploser.
Ausculter les pensées erratiques, les phrases qui restent en suspens au-dessus du gouffre des sentiments, Solenn Denis le réussit très bien. Olivia Corsini et Erwan Daouphars sont Bébé et Doudou. La musique rythme les aléas de leur relation. Tantôt elle parle en aparté, s’interroge sur son choix de vivre avec cet homme, tantôt ils parlent en même temps. Ils se querellent, se rapprochent, se séparent, mais leur présence en scène donne toujours le sentiment qu’ils sont côte à côte mais pas ensemble.
C’est rythmé et vif. Les lumières (Félix Barbotin) et la création sonore (Julien Lafosse) nous entraînent dans un mouvement rapide où plus rien n’est évident. Les deux comédiens sont excellents, passant du dialogue à leur pensée intime. On se reconnaît dans ce tableau de la vie quotidienne d’un jeune couple d’aujourd’hui avec leurs exigences et leurs espoirs qui se fracassent vite au contact du quotidien. On s’en amuse mais un léger malaise s’infiltre peu à peu. On est dans ce schéma classique du patriarcat dont on entend parler chaque jour : un homme dominateur, jaloux, alors même qu’il trompe sa femme, ne supporte pas qu’elle choisisse de le quitter et bascule dans la violence.
Micheline Rousselet
Spectacle vu le 13 juin au Théâtre de Belleville à Paris – du 4 au 24 juillet au Festival OFF d’Avignon, au 11, à 13h25 (relâche le vendredi)
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