Le 4 janvier 1960, Albert Camus mourait dans un accident de voiture aux côtés de son éditeur, Michel Gallimard. Près de la voiture, on trouva éparpillées les pages de son dernier roman resté inachevé, Le premier homme. Il y partait à la recherche de souvenirs de son père mort à la guerre de 1914, alors qu’il n’avait qu’un an. Ce n’est pas à proprement parler une autobiographie, mais les personnages qu’il y crée sont très proches de sa vie. Le narrateur Jacques Cormery porte la vision de Camus. Il parle de sa mère illettrée, devenue sourde, mais dont Camus disait que c’était la seule femme qu’il avait vraiment aimée, de Monsieur Bernard (Monsieur Germain dans la vraie vie de Camus), l’instituteur qui avait convaincu sa grand-mère de le laisser aller au lycée et de Monsieur Vieillard, un colon voisin de la ferme de sa grand-mère à Mondovi, qui évoque le souvenir des premiers colons arrivés en Algérie et partage ses idées sur la colonisation et l’avenir de l’Algérie.
Elizabeth Bouchaud, la directrice du théâtre de La Reine Blanche, a adapté, avec son époux Jean-Philippe Bouchaud, le roman de Camus en y incluant certains passages de ses Chroniques algériennes. Benoît Giros le met en scène en commençant par la fin, la mort de Camus. Le narrateur du roman est un Camus mort qui regarde son passé, son enfance pauvre, l’éblouissement de l’école, la déchirure face à la guerre d’Algérie et l’hostilité que suscitèrent ses positions nuancées. Dans ce royaume des morts se glissent avec douceur les personnages qui ont marqué son histoire, sa grand-mère arrivant enceinte de son père, sur une charrette, dans le village de Mondovi, sa mère douce et soumise à cette grand-mère autoritaire, l’instituteur qui obtiendra l’accord de cette dernière pour permettre à Camus d’aller au lycée et auquel il ira rendre visite en Bretagne, là où justement est enterré son père, et enfin ce voisin qui partage sa position nuancée sur la guerre. Les souvenirs, les couleurs, les odeurs de l’Algérie, à laquelle Camus restait profondément attaché, sont présents. La musique, des bruits d’explosion, des vidéos nous plongent dans la guerre et font revivre aussi d’autres personnages qui ont compté pour Camus, Boris Vian et sa trompette, la voix de Mitterrand proclamant « L’Algérie c’est la France », Sartre qui fut son ami et rompit avec lui en raison de sa position médiane sur la guerre d’Algérie.
Félicien Juttner incarne un Camus écorché que les injustices révoltent, qui revit son passé, tape à la machine son roman, parle à son ancien instituteur, Monsieur Bernard, un père choisi faute du sien mort trop tôt, interprété avec finesse par Emmanuel Dechartre. Elizabeth Bouchaud est la mère de Camus, douce, discrète, devenue sourde avec l’âge mais profondément aimante. Jean Alibert est Monsieur Vieillard, qui rappelle au narrateur l’histoire de leurs ancêtres pieds-noirs, reste profondément attaché à ce pays, pense qu’il faut négocier avec les Algériens et espère que la raison l’emportera sur la violence.
Pour Camus, ces pieds-noirs arrivés en Algérie sans père ni héritage au XIXème siècle, tout comme les Algériens des années 1950 désireux de construire un pays indépendant, sont des « premiers hommes ». L’amour de la justice de Camus, son dégoût de la violence et de la guerre son appel à ce que « les hommes apprennent à vivre ensemble, dignes et égaux et que la raison l’emporte sur la folie » nous parlent toujours.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 14 juin à La Reine Blanche, 2 bis Passage Ruelle, 75018 Paris – du mardi au vendredi à 19h, les samedis à 18h et dimanches à 16h – Réservations : 01 40 05 06 96 ou reservation@scenesblanches.com – Festival Off d’Avignon du 4 au 25 juillet à La Reine Blanche à 20h, relâche le 9 et le 16 juillet
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