Bertrand Sinapi et Amandine Truffy mettent en scène le texte de Wejdan Nassif, institutrice syrienne qui après 4 ans de prison et de torture a dû fuir son pays. Arrivée en France en 2014, elle y conte son histoire et celle de celles et de ceux qui ont dû s’exiler. Réalisé dans le cadre d’une proposition de France Travail, son récit est issu de multiples entretiens effectués auprès d’immigrés dans le quartier de Borny à Metz. Elle s’est alors posé cette question : « Maintenant que nous sommes ici, est-ce la fin de nos histoires ou le début d’autres? ». Elle sait également que malgré leurs périples et la terreur vécue en laissant tout derrière eux, ils ont rivé au corps et chevillé au cœur l’espoir de voir leurs enfants se construire un avenir.
La scénographie de Goury est extrêmement bien pensée. Sur un immense papier kraft qui recouvre toute la scène, Amandine Truffy (excellente dans le rôle de Wejdan Nassif en alternance avec Christine Koetzel) trace au feutre l’espace dans lequel elle nous invite à suivre ces différents récits de vies exilées. Petit à petit, partant de la maquette de la cité de Borny, elle place les éléments de ce théâtre d’objets fait de personnages et d’autant de cartes cartonnées représentant les pays d’origine de ces vies exilées : Palestine, Pakistan, Irak, Soudan, Maroc, Koweït et Côte d’Ivoire. Chaque personnage a sa propre histoire et les raisons de l’exil sont multiples (guerre, économie, climat, religion, maltraitance et violences faites aux femmes, aux enfants parfois enrôlés de force dans des conflits sanguinaires). Ces parcours de fuite de l’enfer sont jalonnés de souffrances que les exilés aient choisi la voix terrestre ou maritime. L’espoir d’une vie meilleure est soumise à la volonté de passeurs peu scrupuleux et le voyage se termine souvent en drame. Cela nous est dit par le récit mais aussi par le tracé au sol des peintures du bleu de la mer teinté du rouge des exilés perdus dans des embarcations fragiles ou marqués au pied du sang qu’ils ont dû verser ou fouler pour gagner la France.
Aux récits de la comédienne se mêlent ceux enregistrés de Wejdan et des habitants immigrés de Borny. Les musiques et les sons de Lionel Marchetti (ceux de la guerre ou des jeux des enfants dans les écoles de la cité de Borny) nous plongent dans ce qui fait le quotidien de ces humains qui à travers les tracasseries administratives doivent toujours se justifier de leur volonté d’intégration, se déconstruire pour essayer de se reconstruire. Tous les récits ne sont pas tristes mais ils ont en commun de porter à la connaissance de ceux qu’ils l’ignoreraient encore combien cette volonté de survivre n’efface pas totalement de leur mémoire ce qu’ils ont laissé derrière eux avec la persistance de l’espoir pour certains de retourner au pays si l’avenir s’annonçait moins sombre.
C’est la force de cette forme de théâtre d’objets et de ce spectacle en diptyque avec son spectacle précédent Après les ruinesde nous interroger sur les valeurs du vivre ensemble avec finesse et pédagogie. C’est un véritable cours de géopolitique et de sociologie empreint de poésie. A vau l’eau fait œuvre d’une grande humanité au moment où les forces de l’exclusion aux relents xénophobes envahissent certains médias et où certains politiques alimentent la haine. Belle leçon de vivre ensemble à servir sans aucune modération à tout public adolescent et adulte pour mieux comprendre l’exil contraint et ses enjeux.
Frédérique Moujart
Du 4 au 23 juillet 2026 à 15H45 au festival d’Avignon 2026, 11.Avignon, Salle 2 – Relâches les 10 et 17 juillet –
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
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