Le 25 juillet 1943, Mussolini est destitué par le roi d’Italie et arrêté. L’annonce court le pays et en Émilie-Romagne, la famille Cervi, parents, frères et sœurs, tous engagés dans la résistance antifasciste depuis des années, décide de célébrer l’évènement en offrant un banquet aux villageois de Campegine. On cuisine une grande quantité de pâtes, plat interdit par le régime fasciste en raison des restrictions. C’est la fête ! Quelques chemises noires se pointent au chariot des frères Cervi mais avec leurs assiettes ! Tout le monde a faim en ce mois de juillet 1943, on les sert… Libéré par un commando nazi, Mussolini prend la tête de la République fasciste de Salo établie dans le centre et le nord du pays. Suite au débarquement allié en septembre 1943, dans le sud, la guerre civile éclate dans une Italie divisée entre un régime fasciste sous oxygène nazie et une monarchie antifasciste soutenue par les Alliés. Les actes de résistance se multiplient au nord. En décembre, un secrétaire fasciste a été tué par un résistant à Modène. La répression s’abat dans la république fantoche. À l’aube du jeudi 25 décembre 1943, la maison des Cervi est entourée de soldats fascistes. Alcide, le père, et ses fils sont arrêtés et emmenés à la prison de Reggio Emilia. Le 28 décembre 1943, les sept frères Cervi sont fusillés sans procès par les fascistes dans le champ de tir de Reggio Emilia. En commémoration de la bravoure des Cervi, le 25 juillet on célèbre la Pastasciutta antifascista de Casa Cervi dans plusieurs villages et villes d’Italie, encore aujourd’hui sous le gouvernent néofasciste de Melloni !
C’est tout en cuisinant une sauce tomate et en faisant des pâtes à la main que Floriane Facchini nous raconte cette histoire qui lui a été racontée par son grand-père qui lui disait aussi qu’« À table, on doit parler politique et fort ! » On a mis des tables dans la salle et la salle sur la scène de La Garance, les spectateurs sont assis sur des tabourets en bifrontal, au milieu la comédienne-cuisinière-narratrice fait des va-et-vient entre fourneaux et table à pétrir, l’artiste se définit volontiers comme une sfoglina, une faiseuse de pâtes. Le parfum de la sauce qui mijote embaume le théâtre et le façonnage des pâtes avance en même temps que le récit de la Pastaciutta de Cervi. Bientôt, le public se met à bouger en direction du centre de la salle où un apéritif à base de plantes lui est offert, les gens se mettent à parler entre-deux, ils s’approchent de Floriane pour scruter son geste technique de mise en pâte, lui posent des questions, ils consultent des livres sur le fascisme, déposés là, à côté de la marmite de sauce qui finit de mijoter : Reconnaître le fascisme d’Umberto Eco par exemple, Gramsci aussi ! Le public qui fraternise ou sororise sait qu’il va bientôt manger en commun, les futurs commensaux sont déjà « comme un en salle »… Justement, A Tavola ! comme l’annonce le slogan du festival Confit ! de la Garance. On passe à table et comme dans les rues d’un village italien en 1943, le repas se fera en extérieur : de la scène à la cène. Pour renforcer le collectif, il est bon d’agir ou de travailler ensemble : tout le monde s’y met, on transporte les tabourets sur le parvis du théâtre et les gens forment eux-mêmes une grande table ronde en assemblant des planches arquées mais sans pieds, elles vont reposer sur les genoux des commensaux assis. Une tablée on ne peut plus solidaire ! Si l’un peut s’absenter de sa place, c’est grâce aux autres qui maintiennent la table. Si quelques-uns flanchent tout risque de basculer – comme au maquis ! Car n’oubliions pas que cette pastasciutta est antifascista et chacun le sait, le veut, le dit et s’en réjouit. Les assiettes de pâtes arrivent progressivement sur la table depuis le centre du parvis transformée en cuisine de plein air. Les ventres se remplissent avec appétit et dans la joie, les têtes ont conscience de vivre un moment symbolique fort, qui inscrit tout le monde à la fois dans le passé et le présent, car la menace fasciste a été et est encore là, en Europe, en France à un an d’une élection décisive : « No pasaran ! ». On en parle et fort.

Un théâtre politique ? De la politique au théâtre ? Oui et plus encore, la culture, la raison, l’intelligence humaine sont des puissances qui ne peuvent véritablement porter leurs fruits humanistes que dans une dynamique sociale de partage, de concorde et non dans l’exclusion, la haine d’autrui, le ressentiment et la violence, autant de choses qui font le terrain mental du fascisme d’avant comme d’aujourd’hui, d’atmosphère ou dans les urnes et sur lequel vient ensuite se greffer le choix de la classe capitaliste. Mais est-ce qu’un plat de pâtes peut enrayer la montée de l’extrémisme de droite, son intolérance, sa xénophobie, son nationalisme? Ce qui nous a nourri l’autre soir à la Garance, n’est pas seulement ce qu’il y avait dans l’assiette, c’est aussi le récit de la famille Cervi, c’est aussi l’engagement de l’artiste franco-italienne, c’est enfin la convivialité d’une scène et d’une cène de partage, soirée et tablée joyeusement antifascistes. Ce qui est bien avec ce genre de nourriture, c’est qu’on la garde en bouche longtemps, qu’on la déguste aussi en souvenirs gravés en nous , qu’elle nourrit l’esprit en lui donnant corps, un grand corps collectif.
À la Garance, le théâtre n’est pas seulement un art de la représentation, c’est un lieu de présence populaire et un acte d’invention en commun d’une culture sociale, démocratique et de progrès.
Jean-Pierre Haddad
La Garance, Scène nationale de Cavaillon, Rue du Languedoc, 84306 Cavaillon. Les 19, 20 et 21 mai 2026, 19h.
Informations : https://www.lagarance.com/la-pastasciutta-antifascista-de-casa-cervi
Site de Floriane Facchini & Cie : https://www.florianefacchini.com/
En tournée :
- Le 29, 30 et 31 mai 2026 au ZEF, scène nationale de Marseille
- Le 4, 5, 6 et 7 juin 2026 à Le Channel, scène nationale de Calais
- Le 11, 12 et 13 juin 2026 à L’Agora, scène nationale de l’Essonne
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