Dans une Chine imaginaire faite d’autoritarisme, de servage et du poids des traditions, se joue la tragédie universelle de l’amour refusé, un drame fait d’un spectaculaire retournement d’affects. Turandot est une princesse mais à l’inverse d’autres filles de rois ou d’empereurs, elle ne recherche ni galanterie, ni amour, ni mariage et encore moins la domination d’un mari, d’un homme. La pure jeune fille s’est résolument engagée dans une extrême cruauté anti-masculine afin de venger son ancêtre Lou-Ling, jadis enlevée et violentée par un étranger. La vengeance est un plat qui se dévore même refroidi depuis des siècles ! Il suffit pour cela que la passion de haine se réveille, vieille comme la nuit des temps mais sans cesse rajeunie au contact du mal ressenti. Les prétendants devront donc répondre à trois énigmes conçues par la jeune fille dont l’intelligence et aussi grande que sa passion de haine. S’ils échouent, ils auront la tête tranchée. L’hypothèse contraire n’étant pas envisagée car il s’agit avant tout de faire payer à la gente masculine, sa domination et sa pluriséculaire culture du viol. Nourrie du ressentiment du féminicide commis sur Lou-Ling, la jeune Turandot refuse de consentir non seulement à un homme mais à toute sexualité androcentrée.

À peine arrivé de Perse, le Prince Calaf, subjugué par la beauté et le charisme de Turandot, en tombe fou amoureux au point de relever le défi-piège. On connaît la suite… Ou plutôt, justement, on ne la connaît pas vraiment car, si le livret d’Adami et Simoni d’après Carlo Gozzi est complet, la partition de Puccini est en revanche inachevée, le compositeur voulait réaliser avec ce dernier opéra son grand œuvre mais la Grande Faucheuse en a décidé autrement un certain 29 novembre 1924. L’opéra fut tout de même créé deux ans après à la Scala de Milan sous la direction de Toscanini. Le conte, lui, est entier depuis le 18e siècle, et finit bien. Calaf résout l’énigme, ce qui déclenche les foudres de Turandot, mais par un retournement affectif de la cruauté en douceur, elle laisse enfin l’amour triompher en elle. Cependant, comme par l’effet d’une justice immanente croisant la fiction avec la réalité, la voix de la Princesse qui a tant fait régner la mort, est privée du chant de son idylle par la survenue du trépas du compositeur. La musique s’arrête au moment du sacrifice de Liù qui aimant Calaf, refuse de livrer son nom aux sbires de Turandot en lui évitant ainsi la torture. Liù a comme volé le final à Turandot…

Un opéra n’est pas une simple fable, c’est une musique qui raconte quelque chose. Sans partition, l’œuvre devient une histoire sans véhicule lyrique, une voix muette. Dans Turandot, le texte de la fin est privé des élans musicaux et de la puissance orchestrale d’un compositeur au sommet de son art, un sommet entre héritage du 19es. et modernité du 20e. Peut-on l’ignorer et faire « comme si » en validant les diverses fins rajoutées à l’œuvre originale ? Ce serait une défaite de l’esprit de vérité ! La bonne idée du metteur en scène Paco Azorin et du chef Frederico Santi a été de faire jouer et chanter l’œuvre dans son inachèvement historique. Ainsi, dans ce Turandot, coproduit par l’Associazione Arena Sferisterio – Macerata Opera Festival et l’Opéra Grand Avignon, c’est bien Puccini que l’on entend de bout en bout, Puccini et seulement lui, tout lui, même s’il n’était plus là pour parfaire ce tout privé d’une de ses parties – partie de sons dans la partition partie avec le musicien ! C’est ainsi et c’est bien ainsi. La mort qui n’a pas laissé l’artiste achever son œuvre n’est pas gommée mais elle ne nous effraie plus. Apprenons à aimer les choses telles qu’elles sont !

Telle qu’elle est et pour l’éternité, la partition de Puccini est un vrai bonheur et d’un rare transport musical. Son ampleur dramatique, ses styles variés, ses audaces harmoniques et son souffle choral gagnent aisément l’admiration et nous installent dans une expérience du sublime.

Encore fallait-il que mise en scène et jeu soient à la hauteur mais cette coproduction réalise le parfait alignement des planètes : chanteurs, chœurs, orchestre, décors, costumes, tout concoure au triomphe ! En atteste la salle comble de l’opéra d’Avignon, ce soir-là, qui a applaudi longtemps et fort au dernier tombé de rideau, mais qui emportée par l’émotion, s’est soulevée en un tonnerre d’acclamations, dès la fin du premier air de la soprane Claire Antoine dans le rôle de Liù. La chose se répétant pour d’autres airs et à chaque fin d’acte. Aux côtés de la surprenante soprano lyrique, Catherine Hunold dans le rôle de Turandot a brillamment chanté la rigueur et la sévérité des décisions de la princesse. Mickael Spadaccini dans le rôle de Calaf a formidablement su mettre sa puissance de ténor au service du défi à la cruauté. LucianoBatinic et Victor Dahani tenant respectivement et avec justesse, les rôles de Timur, père de Calaf et Aitoum, l’Empereur de Chine. Le trio des grands serviteurs de l’empire, Ping, Pang, Pong, étant interprété par Matteo Loi, Sébastien Droy et Carlos Natale. Alertes et parfois facétieux, les trois chanteurs sont brillamment parvenus à égayer par petites touches ce sombre drame, assombri au carré par le destin funeste de Puccini.

Après tout, prenons cet inachèvement comme un clin d’œil au second degré, et souhaitons le prompt retour du maître dans la fosse… d’orchestre !

Jean-Pierre Haddad

Chef de Chœur Alan Woodbridge

Directeur musical de la Maîtrise Christophe Talmont

Chœur et Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon

Orchestre national Avignon-Provence

Opéra Grand Avignon, Place de l’Horloge, 84000 Avignon. Vendredi 15 mai à 20h00, dimanche 17 mai à 15h00 et mardi 19 mai 2026 à 20h00. Site officiel : https://www.operagrandavignon.fr/turandot

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