Dans la pièce écrite par la comédienne et écrivaine québécoise Évelyne de la Chenelière, on retrouve l’art de Virginia Woolf : pas d’action, peu de dialogues, mais des personnages dont on suit les glissements de la pensée et la circulation des idées entre eux.
On est dans une maison désertée et en ruines où subsiste un piano brisé. Une femme, Lily une peintre, se souvient du temps passé, du jour où la famille Ramsey devait faire une sortie au Phare, excursion dont rêvait le petit James et qui n’aura pas lieu car, ainsi que l’avait annoncé son père, il ne fera pas beau le jour prévu. Lily se souvient de la mère de James, Madame Ramsey, une femme attachée aux valeurs traditionnelles de la bourgeoisie victorienne, mère attentive et bienveillante de huit enfants, soumise à son époux pour qui elle organise des repas destinés à le mettre en valeur. Elle souhaite que Lily suive sa voie, qu’elle se marie, ait des enfants car toutes les femmes le souhaitent. Mais Lily ne veut pas se marier et avoir des enfants, elle veut peindre. Madame Ramsey se dit que Lily n’est tout de même pas Rembrandt. Pourtant en son for intérieur, elle n’est pas dupe, elle doute, elle reconnaît que « ces longs repas irritent mon mari à moins qu’il n’y brille » et constate « les hommes il faut sans cesse les encourager, ils tueraient pour qu’on les écoute ». Ce n’est que dix ans après, alors que Madame Ramsey sera morte tout comme un des enfants, Andrew, emporté dans les combats de la guerre, que James pourra faire cette sortie au phare et Lily terminer le tableau de la famille resté en panne.
Le metteur en scène Florent Siaud et le scénographe ont placé les deux femmes dans un espace délimité par des rideaux de perles dorées par lesquels elles disparaissent, pour réapparaître un peu plus loin au gré de leurs vies parallèles, et qui laissent deviner un visage ou l’esquisse d’un tableau. Les lumières contribuent aussi à créer une cohabitation entre réalisme et songes. Aymeline Alix incarne Lily avec son pantalon de peintre qu’elle quitte pour revêtir un temps une robe blanche, élégante copie de celle de Madame Ramsey avant de revenir à sa tenue de peintre pour terminer son tableau. Florence Viala a l’élégance de Madame Ramsey. Toutes deux finiront en tenue décontractée, comme débarrassées du poids des convenances bourgeoises, l’une libérée par la mort, l’autre par une vie d’artiste assumée.
C’est une pièce qui demande un peu de concentration, mais qui, à la réflexion, révèle sa richesse et les deux comédiennes sont parfaites.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 28 juin au Studio de la Comédie Française, Galerie du Carrousel du Louvre, Place de la Pyramide inversée, 99 rue de Rivoli, 75001 Paris – du mercredi au dimanche à 18h30 – Réservations : comedie-francaise.fr
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