A cinquante ans, en 1958, Simone de Beauvoir se racontait avec lucidité dans ses Mémoires, parlant de sa famille, de son père qui, tout en lui déclarant qu’elle était laide, lui disait qu’ elle avait un cerveau d’homme et de sa mère très pieuse pour qui toute sexualité était vice. Après le Cours « Désir » où on formatait les jeunes filles de bonne famille à devenir de bonnes épouses, car « une femme est ce que son mari la fait », et où à la fois elle perd la foi et rencontre celle qui sera sa plus grande amie Zaza, elle entame des études de lettres, latin et mathématiques à la Sorbonne. Très tôt elle affirme sa détermination à sortir du lot et à être une écrivaine. Lorsqu’elle s’oriente vers la philosophie, elle rencontre ceux qui auront un rôle décisif dans sa vie, Herbaud qui lui donne le surnom de Castor et la présente à Nizan et à Sartre avec lesquels elle préparera l’agrégation de philosophie. Sartre sera reçu premier et elle seconde.
Dans un style limpide et vif elle évoque, avec une bonne dose d’humour et d’autodérision, ces années où elle a forgé son identité. Elle parle d’elle, de ses sentiments, de sa volonté de choisir son destin, des rencontres qui l’ont marquée, de la mort de son amie Zaza qui l’a dévastée, mais elle donne aussi toute sa place au contexte social de sa jeunesse, sa famille bourgeoise déclassée ou la mère de Zaza refusant que sa fille devienne « une intellectuelle » et épouse un jeune homme sans fortune.
Caroline Silhol, superbe comédienne habituée à de multiples rôles tant au cinéma qu’au théâtre, a choisi d’adapter ce texte et de l’interpréter sous le regard complice de la metteuse en scène Anne Bourgeois et d’Yves Angelo qui l’éclaire avec finesse. Elle l’a réduit avec intelligence, en gardant tout ce qui éclaire la naissance d’une personnalité déterminée, le rôle qu’y ont joué son amie Zaza, son cousin Jacques dont elle fut amoureuse et qui lui ouvrit les portes de la littérature, et surtout les amis avec qui elle prépara l’agrégation Nizan et Sartre.
Après une phrase d’introduction où la comédienne présente cette femme qui très jeune affirmait son désir d’une vie libre et hors du commun, elle commence la « lecture » du texte. Si elle a bien le texte à la main, il ne s’agit en rien d’une simple lecture. Elle s’assied sur une chaise ou un haut tabouret, marche, devient Simone de Beauvoir, impatiente d’une vie plus libre et moins banale, impitoyable et arrogante parfois, petite moue de dédain lorsqu’elle se juge insignifiante comparée à Zaza ou regard et sourire en coin quand elle se moque de ses institutrices qu’elle juge bêtes, tendre et admirative quand elle parle de son cousin Jacques, désemparée quand il part au service militaire et dure quand elle le découvre marié et bourgeois.
Une occasion de redécouvrir une écrivaine qui ne fut pas que la féministe du Deuxième sexe et la compagne de Jean-Paul Sartre, en qui elle avait trouvé ce qu’elle cherchait, un homme qui serait son égal et la considérerait comme telle. Un appel pour les jeunes à suivre leur voie, sans se laisser imposer un destin, et pour les filles à ne jamais se laisser dominer !
Micheline Rousselet
À partir du 5 mai au Théâtre de Poche Montparnasse, 75 bd du Montparnasse, 75006 Paris – les mardis, mercredis et jeudis à 19h – Réservations : www.theatredepoche-montparnasse.com ou 01 45 44 50 21
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