Le théâtre contemporain se permet tout et il a bien raison car il peut tout se permettre. Il peut une chose essentielle que le cinéma ne peut pas faire, il peut se permettre de s’adresser directement au public, de traverser le quatrième mur, alors que l’écran est infranchissable. Il peut même sortir du théâtre entraînant le public à la rencontre d’autres comédiens ou comédiennes et même de comédiens et comédiennes autres, et dans un jardin ! Il peut se permettre de réunir tout ce monde lors un pique-nique à demi-improvisé et franchement convivial, et de poursuivre son chemin de théâtre avec le public assis en rond autour d’une comédienne hors-norme pour participer à la fin d’un spectacle ! C’est ce que se permet avec raison, audace et bonheur Kristina Chaumont, une femme et comédienne forte de ses épreuves, sans peur, pleine de courage et de talent.
C’est aussi qu’elle a dû franchir dans la vie et pour la conception de sa pièce autobiographique, toutes les frontières entre ce qui se fait, ce qui doit ou ne doit pas se faire et ce qui peut se faire – un champ des possibles ouvert ! Elle a dû aller très loin, dépasser ce qu’est être ou ne pas être mais les deux pendant la vie même, subvertir d’autres lignes de démarcation réelles, factices, utiles, nocives, vitales ou mortifères mais que l’existence sociale et normée peut sans cesse ériger autour de nous, les lignes mère/fille – maladie/santé – normal/pathologique – psychiatrie/psychothérapie – répression/expression – ordre/liberté – morale/éthique – survire/vivre – médicaments/parole – médicament ou pharmakon (en grec) : remède et poison en un seul produit. Elle s’est aussi lancée sur des tremplins : médecine > théâtre ; théâtre > philosophie ; philosophie > penser ; se penser > être ; être > être ensemble ; ensemble > théâtre ! Franchir ces sauts, ces lignes de partage, ces frontières avec ou sans barbelés pour aller vers l’autre et vers soi, le réel interactif, l’aventure de la rencontre, c’est le manifeste théâtral de Kristina, non pas rédigé mais incarné en scène. Après tant d’épreuves et preuves de vie, on doit se souvenir de Nietzsche mais au féminin : « Ce qui ne me tue pas me rend plus forte » !
Kristina Chaumont est âgée de six ans lorsque sa mère est diagnostiquée maniaco-dépressive. L’institution psychiatrique la désigne comme malade, la société l’exclut et leurs deux vies basculent d’un même mouvement dans le vide et l’incertitude, les corps sont comme écartelés, la tête loin des épaules… Le spectacle de Kristina tente de rassembler les morceaux, corps et âmes en pièces, et la réussite est totale : ça rassemble, ça répare, ça ouvre tout le monde à des liens d’humanité aussi essentiels que trop négligés. Un seul en scène qui cesse très vite d’être solitaire, qui embarque le public et devient un tous ensemble, joyeux et grave, drôle et résilient, intime et politique. Tout y vrai et tout y est récit, création : fictionner la vie pour la rendre plus vraie et plus viable.
Dans le cours du spectacle, Kristina Chaumont invoque plusieurs ailleurs qu’elle convoque sur scène : le travail de Muriel Salmona, une psychiatre française pas comme les autres, fondatrice en 2009 et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, un organisme d’information et de formation pour les intervenants prenant en charge les victimes de violences sexuelles, conjugales, faites aux enfants ou liées au terrorisme. Elle convoque aussi le rituel N’Doep des ethnies Wolof ou Lébou du Sénégal, qui tient lieu de psychiatrie traditionnelle où le trouble mental est pris en charge par la collectivité et réparé par des pratiques symboliques faites de musiques, de danses et de gestuelles magico-cathartiques – une socio-psychothérapie en forme de théâtre culturel et collectif. La comédienne va plus loin encore : quittant le lieu théâtre, elle le déplace avec elle et nous, à la rencontre de comédiens et comédiennes amateurs et amatrices, membres du CRePS de l’hôpital Montfavet, Centre de Réhabilitation Psycho-Sociale et pour les intimes « Les Marronniers ». En tournée, Kristina contacte une structure locale analogue et invite dans son jeu des personnes que nous ne rencontrons en général pas dans nos vies et avec lesquelles son théâtre nous met en présence et en reconnaissance.
Autant dire que le théâtre que pratique Kristina Chaumont avec la Compagnie Hypothèse Vapeur est plus que du théâtre, ou alors pleinement du théâtre, à savoir une expression de la vie des humains sans a priori ou autocensure de contenus comme de formes. Un théâtre qui sert aussi à soigner une société malade de son compartimentage et de ses exclusions, un théâtre qu’on gagnerait à répandre partout !
Saluons également la production par La Criée – Théâtre National de Marseille et le soutien du spectacle par le Pôle Arts de la Scène.
Jean-Pierre Haddad
Théâtre de Halles, rue du Roi René, 84000 Avignon, du vendredi 10 au dimanche 12 avril 2026.
Festival OFF 2026 : même endroit, du 4 au 25 Juillet à 16h10. Relâche les mercredis 8, 15 et 22 Juillet.
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