Trois femmes devenues amies deux à deux vont mettre à l’épreuve des affects et de la parole leur amitié. Le terrain de jeu est d’abord un lieu multifonctionnel : lit, salon et piano. Un intérieur tout ouvert et blanc, un milieu où les échanges sont francs et conviviaux. Plus tard, l’espace se rétrécira, à la fois sous l’effet d’une crise de la relation amicale et d’un deus ex machina venu non du ciel mais du sol, pour devenir un cube blanc et clôt, une sorte de bloc opératoire où va avoir lieu la chirurgie à cœur ouvert des rapports amicaux de ces trois femmes. L’amitié est un amour qui peut décupler les tensions affectives car le don de soi n’est scellé ni par la promesse de fidélité, ni par l’offrande du corps qui font toutes deux tant illusion dans l’amour romantique. En revanche, l’amitié peut gagner en confiance et en durée mais à condition d’accepter de tout affronter ensemble jusqu’au risque de désunion…
Trois femmes trois, comédiennes talentueuses et une bonne dizaine de personnages. Clotilde Mollet joue une Astrid en pivot d’amitié, exigeante et arbitraire. Cécile Coustillac tient le rôle d’une Eva, plus incertaine, imprévisible, instable. Chloé Réjon incarne une Sara, peut-être opportuniste mais fragile ; par son volontarisme, elle peut voler au secours d’une amitié en perdition… Où sont les hommes ? Il y en a mais absents ou en présence mentale et théâtrale. Astrid parle de son fils, rapporte des dialogues avec lui. Sara évoque son frère avec lequel elle partage une condition d’orphelin des deux parents. Eva vit seule avec son père qu’elle ne peut, elle non plus éviter de faire parler pas bouche. Se rend-on compte à quel point la vie est un théâtre ?
Arne Lygre en joue et va plus loin que les dialogues rapportés. Chacune des amies à son tour, va inviter l’une des deux autres à jouer une scène son fils, son père ou son frère. Les hommes absents acquièrent ainsi une présence grâce à une mise en scène apparemment improvisée où celle qui invite au jeu va incarner l’absent. L’intelligence dramatique de l’auteur norvégien Arne Lygre nous montre avec surprise et subtilité comment le théâtre naît du dialogue et que ce dernier est la véritable action au théâtre, sinon la seule parfois. Et quand le dialogue devient trilogue l’action prend du relief et gagne en dramatisation, voire devient tragique car avec le tiers alors naissent les alliances, les complicités, les dilemmes, les rivalités, les trahisons, les séparations ou les réconciliations. En même temps, Lygre nous révèle comment le théâtre est une modalité incontournable des relations humaines. Le dialogue signe l’être-avec, y compris quand on se parle à soi-même. Les échanges humains naturels donnent leur matière aux dialogues de théâtre qui peut les pousser plus loin ; dans la vie aussi il arrive de prendre la place d’un autre pour le jouer ou se jouer de lui. D’ailleurs la pièce de Lygre travaille la demande que souvent nous adressons aux autres de se mettre à notre place ou de nous faire une place en eux – ce que le théâtre réalise depuis toujours par la représentation… De qui ? De quoi ? De nous tous et toutes, qui déjà en société jouons nos rôles ou ceux que les autres nous assignent, sincèrement ou hypocritement, par nécessité ou pour s’amuser ; nous nous imitons les uns les autres involontairement tout en nous croyant originaux. La seule vraie différence entre vie et théâtre étant que sur les planches, les morts se relèvent pour saluer à la fin.
Cependant, le meilleur théâtre resterait virtuel sans mise en scène ; au cinéma on parle de réalisation, le mot a de la pertinence : rendre réel un texte – par la convention et la fiction ! La réalisation si habile, intelligente et redoutablement efficace de Stéphane Braunschweig performe le texte de Lygre magistralement. Metteur en scène mais aussi traducteur avec Astrid Schenka, et encore scénographe avec Alexandre de Dardel, Braunschweig est au service du théâtre de Lygre depuis des années. Il imprime sa marque à la pièce, un art de l’épure dans la forme d’un parfait classicisme contemporain. La direction des actrices traduit une attention fine et aiguë au texte tout en le faisant oublier car le talent des comédiennes vient apporter sa touche finale à un spectacle dont la beauté rivalise avec l’intérêt intellectuel. Cécile, Clotilde et Chloé trois Comédiennes qui savent jouer le naturel avec maîtrise et simplicité. La scène finale invite le soi de chacune et chacun à prendre plus de place en nous-mêmes afin de ne pas laisser le manque miner le rapport amical. « C’est si fragile. C’est si difficile de trouver l’adéquation entre ce qu’on veut dire et ce qui parvient à l’autre. Ce qu’on peut en comprendre. » dit l’auteur.
Entre théâtre et métathéâtre cette pièce de Lygre créée en 2023 au Théâtre national d’Oslo, traite la surface scénique comme une profondeur philosophique, elle met à la fois le jeu et le Je à leur place, celle de la scène théâtrale comme celle de l’existence commune, une place qui ne gagne rien à être surestimée, mais tout à se rendre active, modeste mais engagée.
Ce que dit Sara à la fin de la pièce peut être dit de ce théâtre d’aujourd’hui : « C’est nous ! »
Jean-Pierre Haddad
Théâtre national de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris. Du 18 mars au 17 avril 2026.
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