Dans la famille Chardin, la tradition veut que lorsqu’un membre de la famille sent sa fin prochaine, il écrive pour ses descendants un Livre de raison, où il fait un bilan de sa vie et révèle quelques secrets de famille. Un jour une jeune sculptrice, Sophie Chardin, qui fait de délicates sculptures de soie, voit débarquer dans son atelier un jeune journaliste du New-York Times, venu pour une enquête sur son grand-père, le célèbre violoniste Paul Chardin. Il semble connaître beaucoup de choses de la vie de Paul. Il révèle à Sophie que ce grand-père, qu’elle a peu connu mais qu’on lui a présenté comme un Résistant, a été vichyste et a probablement participé à l’épuration des musiciens juifs pendant la guerre. De leurs échanges parfois houleux, sort le portrait d’une famille dont les vies ont été bouleversées par l’Histoire de la France au vingtième siècle, avec l’impact des changements politiques et sociaux et en lame de fond l’antisémitisme.
On connaît bien Élizabeth Bouchaud, la directrice du théâtre de la Reine Blanche, pour ses créations très réussies sur des sujets que l’on n’a pas l’habitude d’attendre au théâtre et sur la visibilité qu’elle a donné dans ses pièces aux scientifiques-femmes, trop souvent invisibilisées par leurs collègues masculins. Elle a choisi cette fois d’adapter un roman épistolaire de Jacques Attali Le livre de raison. Elle abandonne l’ordre chronologique du roman, part de la fin, la rencontre de Sophie et de Pierre-Abdul le journaliste, et conduit l’enquête à travers le dialogue des deux protagonistes. On découvre une histoire complexe pleine de non-dits et de mensonges et c’est passionnant, car l’intime y croise l’Histoire.
Nous vivons avec nos morts, les histoires qu’ils nous ont léguées, mais aussi leurs mystères et leurs secrets. La mise en scène d’Élizabeth Bouchaud et Benoit Di Marco leur donne leur place, pas seulement avec des comédiens, mais aussi en invitant leur hologramme ou leur ombre projetée, imaginés et créés par Thomas Bouvet. Ils glissent, se tiennent silencieux derrière les vivants ou disparaissent pour laisser place aux comédiens. Légères et aériennes, installées sur un plateau plongé dans l’ombre, les très belles « statues de soie » de Sophie Chardin semblent elles aussi des fantômes venus du passé. La composition sonore s’ouvre régulièrement vers la Méditation de Thaïs de Massenet qui apporte sa note mélancolique. Lorsque la lumière chaude de la Provence envahira le plateau à la fin, Sophie et Pierre-Abdul seront apaisés, capables d’accepter mais aussi de se débarrasser des ombres du passé.
Adrien Madinier et Isis Ravel incarnent avec talent Pierre-Abdul et Sophie Chardin, évoluant dans leurs émotions au fur et à mesure des révélations, passant de la colère aux interrogations avant d’accepter ce passé, sans vouloir oublier ou pardonner, mais débarrassés de l’idée de vengeance. Matila Malliarakis et Nicolas Vial complètent la distribution en incarnant les autres membres de la famille Chardin.
Une intrigue pleine de révélations et de rebondissements, une pièce où l’intime se conjugue à l’Histoire, une mise en scène inventive, des vagues d’émotions portées par des comédiens talentueux, on aime beaucoup !
Micheline Rousselet
Jusqu’au 17 mai à La Reine Blanche, 2 bis Passage Ruelle, 75018 Paris – les mercredis, jeudis et vendredis à 19h, les samedis à 18h les dimanches à 16h – Réservations : 01 40 05 06 96 ou reservation@scenesblanches.com – Festival Off d’Avignon du 4 au 25 juillet à La Reine Blanche à 18h
Des militants partagent ici des critiques littéraires, musicales, cinématographiques ou encore des échos des dernières expositions mais aussi des informations sur les mobilisations des professionnels du secteur artistique.
Des remarques, des suggestions ? Contactez nous à culture@snes.edu