Ce soir là le jeune écrivain annonce à sa mère qu’il va venir dîner avec Colette. Même si elle porte le même prénom que sa grand-mère, c’est une jeune femme qu’il déclare vouloir épouser. Surprise de la mère qui n’avait que peu apprécié la découverte de l’homosexualité de son fils et son dernier livre dont elle n’avait pas du tout aimé la crudité des propos. A-t-il pris cette décision pour plaire à cette mère tant aimée ou pour la mettre face à ses « grandes illusions », aux contradictions entretenues toute sa vie, à tout ce qu’elle se refuse à admettre ? Le duel peut commencer tournant au règlement de compte aussi violent que le sont leurs sentiments l’un pour l’autre.
Arthur Dreyfus a écrit ce texte pour dit-il « raconter ce mélange d’angoisse et de jouissance ressenti auprès de ma mère qui semble ré-éditable à l’infini ». Dans la pièce il y a un fils et sa mère. Pas de père. Bien sûr il est mort, rejetant violemment l’homosexualité de son fils, et les a laissés face à face dans un espace qui exclut tout. Comme Alfred Dreyfus avec son Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui, le fils a écrit un roman qui a choqué la mère. Cette visite va être l’occasion pour ce duo de tout se dire, les secrets et les non-dits accumulés, avec une véhémence si terrible qu’il ne restera plus à la pauvre invitée qu’à se cacher sous la table et à disparaître laissant les deux fauves à leur combat.
Le metteur en scène Laurent Charpentier nous place dans une salle à manger avec une table et quatre chaises autour de laquelle les deux protagonistes tournent et se suivent pour mieux lancer leurs flèches. Au fond un rideau de fil leur permet de temps à autre de s’échapper, de s’isoler, de retrouver les souvenirs enfouis, de revenir vers l’autre pour se battre encore, ou se consoler ou peut-être, au moins momentanément, se réconcilier. Pas de musique, mais quelques sons seulement, ceux de la vie. Toute la place est prise par la musicalité des dialogues. Les mots se précipitent, le duel est à la hauteur de ces magiciens des mots que sont le fils et sa mère, parfois ils ne s’écoutent même plus, leurs discours sont devenus parallèles. Chacun suit son chemin.
Arthur Dreyfus, comédien et aussi magicien, joue le rôle du fils, ajoutant aux dialogues une petite touche de magie. Il est excédé, tantôt sur la défensive, tantôt à l’offensive, une parole de la mère suffit à le relancer. Face à lui Hélène Alexandridis incarne la mère. Elle ne recule jamais devant les piques, les remarques amères ou acerbes, oublie toute pudeur et toute retenue. Ces deux-là se tournent autour comme deux fauves prêts à l’attaque. Maîtresse du langage, l’actrice manie aussi de façon diabolique les silences. Louise Hardouin incarne une Colette frappée de stupeur devant la violence des sentiments qui explosent devant elle. Elle reste muette mais son visage passe du sourire poli à l’incompréhension et presqu’à l’effroi au point de se réfugier sous la table pour échapper à ce nid de vipères avant de disparaître complètement comme si elle n’avait jamais existé.
Un dialogue aussi brillant que féroce.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 18 avril aux Plateaux Sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris – du lundi au vendredi à 19h30, le samedi à 16h30 et 20h – Réservations : 01 83 75 55 70 – Tournée : les 2 et 3 octobre à la Halle aux Grains à Blois
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