La musique andalouse et arabo-andalouse commencent souvent assez lentement ou andante, par quelques accords légers, pour de devenir forte ou forte, et même de plus en plus forte ou fortissimo, une avalanche de notes, des rythmes effrénées, des instruments à corde poussés à fond, percussions déchaînées, talons ou claquements de mains à tout rompre. Et on aime ça !
Chaque concert du Festival Andalou d’Avignon offre cette expérience de partage passionné de rythmes entraînants, fous, enivrants, tant en musique qu’en chant ou danse. Ce fut le cas dès le premier soir avec Encuentro, une belle rencontre au théâtre du Chien qui Fume, réunissant divers styles de flamenco, depuis celui traditionnel des bulerias jusqu’au flamenco rock ou jazz aux accents de Paco de Lucia ou du groupe Ketama. Au centre de la formation, une percussionniste talentueuse assise sur son cajón devant cymbales et caisse claire. Mais Sabrina Romero chante également, elle peut aussi rejoindre le parquet pour danser, une manière de passer des percussions manuelles à celles martelant le sol avec les pieds, pointes et talons, un andante presto époustouflant ! Les compositions du guitariste Nicolas Saez, invitant le violon de Nicolas Frossard et la contrebasse de Julien Cridelause démontrent assez la modernité du Flamenco contemporain sans oublier les bases traditionnelles avec au chant Alberto Garcia et la danseuse Léo Llinares. Cette soirée la croisée de styles et d’originalités flamencas donnait le ton de cet anniversaire du Festival Andalou, 25 ans, la pleine jeunesse !
Lors de la Grande Soirée Arabo-Andalouse, rencontres, partages et croisements étaient aussi de la fête. Le violoniste et chef d’orchestre Fouad Didi, a mis le feu à la grande salle du Théâtre 11 – les flammes d’un désir de fusion. En plus de son chœur très féminin, Les Chandalous, il était entouré de musiciens virtuoses au oud, à la cithare, à la derbouka, mais aussi de la danseuse Chely La Torito, sans oublier en invités d’honneur, Nassredine Chaabane et d’Amina Bensad venus d’Oujda avec leurs mandolines ! La soirée déjà très ambiancée devint follement vivace avec la guitare et la voix de Luis de la Carrasca se livrant à un duo hispano-arabe avec Fouad ! Après quelques accords, la danseuse nîmoise Céline Daussan, la Rosa Negra pour la scène, les rejoignit pour une chorégraphie oriento-flamenca (photo). À l’entracte, thé à la menthe et douceurs orientales…
Quelques jours après, le Théâtre Golovine, haut lieu de la danse à Avignon, ouvrait sa scène à la danseuse flamenca Sara Sanchèz au style bien particulier. Un taconeo très puissant qui engage tout le corps des talons à la pointe des cheveux ! Là aussi la passion a dominé, s’est imposée comme une loi du mouvement, vivacissimo !
Grâce au film documentaire sur l’actuel directeur de la danse du Ballet National Espagnol, Antonio Najarro, la danse espagnole en partage, réalisé par Jean-Marie David et présenté au cinéma Vox sur la place de l’horloge, on a pu accéder aux constituants de la passion flamenca. Au travers des entretiens avec le chorégraphe et des témoignages, accompagnés de larges moments de danse, on comprend que cette passion porte une sorte de combat entre la vie et la mort, entre l’amour et ses échecs, ses déceptions parfois tragiques, entre joies de vivre et allégresses collectives ou défaites de la vie et profondes tristesses. Par le style de Najarro, nommé Meilleur chorégraphe international en 2024 par la HOLA (Hispanic Organization of Latin Actors), il devient clair qu’il existe une secrète accointance entre le flamenco et la tauromachie, une esthétique de la fierté, du courage d’affronter le danger s’il le faut, pour tenter de vivre plus – une corrida sans mise à mort, où l’on mise tout sur l’amor !
La Chambre de Commerce et d’Industrie du Vaucluse présentait la peinture du marocain Youssef Saadoun, un travail qui mélange figures, mosaïques et formes abstraites dans des tons contrastés chaud-froid. Le lendemain le Théâtre du Balcon, autre lieu emblématique du Festival d’Avignon, ouvrait sa scène à un quatuor flamenco entièrement féminin, FL4MECA. Flammes en quatre femmes pourrait-on dire : trois musiciennes autour de la danseuse et chorégraphe Helena Cueto. Silvia Reina au chant, Carmen Garcia à la guitare et Romina Vazquez aux percussions se partageant les compositions musicales dans une sororité flamenca originale et affirmée.
Avez-vous remarqué la place centrale occupée par des femmes dans cet échantillon de spectacles du Festival Andalou ? Au-delà de toute intention féministe, la chose s’impose dans tous les secteurs de la culture en Europe et ailleurs, les femmes ne sont plus « l’avenir de l’homme » mais le présent de la création artistique y compris là où on s’y attend le moins ! D’ailleurs, le Festival s’est clôturé par un concert exceptionnel et confirmant le constat : dans l’Amphithéâtre de la Manufacture d’Aix en Provence, l’unique harpiste flamenca au monde, Ana Crismán, accompagnée de Domingo Moreno au cajón et aux percussions donnait concert avec la participation de Luis de la Carrasca et de la Rosa Negra. Un flamenco très « pur » où la harpe remplace magnifiquement la guitare, une audace féminine remarquable.
Que souhaiter d’autre sinon de suivre longtemps encore l’avancée en âge et en qualité du Festival Andalou !
Jean-Pierre Haddad
Festival Andalou. Du 20 mars au 03 avril 2026.
Association Andalouse Alhambra, 9 rue Vincent Auriol 84000 Avignon
Site officiel : https://lefestivalandalou.com/
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