Bernard- Marie Koltès pour sa dernière pièce Roberto Zucco s’inspire d’un fait divers. Un jour de 1988 dans le métro, il voit une affiche du tueur en série Roberto Succo qui est recherché par la police. Cette affiche le fascine et il écrit la pièce la même année. Mais pour lui ce fait divers n’en est pas un. Il dira dans un Entretien avec Colette Godard le 28 septembre 1988 dansLe Monde : c’est la première fois que je m’inspire d’un fait divers, mais celui-là n’est pas un fait divers parce que pour lui Roberto Succo qui deviendra Roberto Zucco est un personnage mythique, un héros comme Samson ou Goliath, monstre de force, abattus finalement par un caillou ou par une femme. C’est bien cette dimension mythique que Rose Noël met en scène. Pour elle, le mythe a une finalité didactique. Il révèle une vérité et permet, pour certains, d’expliquer le fonctionnement de l’âme humaine. Pourquoi Roberto Zucco a-t-il tué son père et sa mère. Pourquoi dans sa cavale sanglante après son évasion multiplie-t-il viols et meurtres ? Est-il fou ? C’est à nous spectateurs d’en décider après nous être laissés surprendre, déconcerter, happer.

Dès l’entrée, nous sommes projetés hors de notre quotidien. Après que des agents de sécurité, qui sont en fait des comédiens qui joueront des policiers, ont contrôlé nos sacs, nous entrons dans une salle transformée en boîte de nuit interlope, Le Petit Chicago, éclairée d’une lumière rouge. Nathalie Bacalov et Martin Sevrin, remarquables chanteurs et musiciens, occupent la scène et nous assistons à un début de concert alors que nous sommes venus pour une pièce de théâtre. Ambiance étrange, déstabilisante où va surgir la violence à l’état pur. Roberto Zucco joué par Axel Granberger apparaît grimpant au plafond, escaladant les murs. Il vient de s’évader de prison et va aller tuer sa mère.

Il apparaît comme une figure de liberté tout au long de la pièce. Il refuse l’enfermement symbolisé par l’espace scénique, lieu de tous les autres personnages qu’il va rencontrer lors de sa cavale. La Gamine (Suzanne Dauthieux), séduite puis violée, est enfermée dans sa virginité par sa sœur surprotectrice et son frère masculiniste qui la prostituera quand il saura qu’elle n’est plus vierge. La femme élégante (Rose Noël) qu’il va enlever est sous l’emprise de son mari. Elles sont toutes les deux fascinées par la beauté et la liberté de Roberto Zucco qu’Axel Granberger incarne magnifiquement. Il n’est jamais là où on l’attend, il déborde l’espace scénique avec une agilité animale en grimpant partout, se cachant, allant dans le public, sortant ou réapparaissant par l’issue de secours jusqu’à la fin où il est enfermé dans une cage tel un animal. Il est bien une figure mythique de la dualité humaine : aspiration à la liberté et enfermement .

Le décor minimaliste sans accessoires, sans fioriture avec juste une table, des chaises met en valeur la langue dense, violente et poétique de Koltès magnifiquement dite par les comédiens. La musique de Natalia Bacalov et de Martin Sevrin au violoncelle, à la guitare, aux percussions et aux chants présente tout au long de la pièce ne se contente pas d’accompagner le spectacle mais devient un véritable personnage qui interagit avec Roberto Zucco et rythme sa folie et ses actes.

Un très beau spectacle d’une très grande force.

Frédérique Moujart

Jusqu’au 18 avril, mardi, mercredi, vendredi à 20h, jeudi à 19h, samedi à 16h – Le Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris 14ème – Réservation : 01 45 45 49 77 – Festival off Avignon du 4 au 25 juillet, Théâtre du Girasole à 18h50


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