Faustine Noguès n’a longtemps connu de l’Espagne qu’un village de Corrèze où elle passait ses vacances chez ses grands-parents républicains, qui s’y étaient réfugiés lorsqu’ils avaient fui le franquisme. De ce pays prétend-elle, elle ne connaissait que la corrida, le flamenco et un jeu traditionnel le barquillero ! Alors qu’ils ont été victimes de la guerre civile, son arrière grand-mère ayant été tondue et humiliée par les fascistes sous les yeux de son grand-père enfant, la famille parle peu de cette période. Après la mort de Franco, le parlement espagnol dans un souci de réconciliation a voté une loi d’amnistie générale qui signifiait l’oubli de la guerre civile et des crimes fascistes. Pourtant si certains ont continué à chercher leurs morts, ce n’est qu’en 2022 qu’une loi a enfin ouvert la possibilité de juger les crimes fascistes commis pendant la guerre civile.

Lorsque Faustine Noguès commence à s’intéresser à la guerre d’Espagne pour en faire une fiction, elle se découvre héritière de cette histoire et de cette amnésie, comme atteinte d’une « amnésie sélective » qui lui fait oublier tout ce qu’elle vient de lire sur le sujet. Il lui faut reconquérir ce passé en écoutant les survivants et les spectres des disparus. Pour cela elle va recourir à la Psicofonía, un procédé qui permet de faire apparaître des voix inaudibles, en filtrant le bruit blanc d’un enregistrement audio. Elle va surtout décider de s’immerger dans l’Espagne d’aujourd’hui, rencontrer des historiens, et en observant le passé depuis le présent elle va pouvoir avoir la distance nécessaire pour avancer.

Sur le plateau, le passé est là à travers deux objets : des chaussures et une pierre posée sur un socle et éclairée comme une pièce de musée. Les premières renvoient aux souvenirs que lui raconte son grand-père lequel tente pourtant de l’empêcher d’écrire sur un sujet qu’il vaut mieux oublier dit-il. La pierre est un morceau d’un mur de la ville de Belchite détruite par l’aviation franquiste au début de la guerre et laissée à l’état de ruine tandis qu’un Belchite Nuevo était construit à côté faisant oublier l’ancienne. Pendant une partie du spectacle les spectateurs, équipés d’un casque, vont tenter d’entendre les psicofonías et écouter les récits refoulés des anciens. Au-delà des mots, se déploie un univers sonore (Colombine Jacquemont) créant des sensations presque inquiétantes que vient calmer la gravité d’un violoncelle dans la première partie puis la guitare et les percussions des zapateados et des palmas du flamenco qui ramènent à la vie dans la seconde partie.

On est séduit par l’écriture de Faustine Noguès, l’intelligence et l’originalité de sa mise en scène et la qualité de son interprétation. Elle réussit là un travail d’autant plus nécessaire que la montée des idéologies fascistes touche désormais de nombreux pays et que, même en Espagne les voix d’extrême-droite sont de plus en plus nombreuses.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 13 avril au Théâtre de la Cité Internationale, 17 bd Jourdan, 75014 Paris – jeudi et vendredi à 19h, samedi à 18h, lundi à 20h – Réservations : 01 85 53 53 85 ou theatredelacite.com – 10 et 11 mai : Théâtre d’Aurillac, juillet : Festival d’Avignon Off au Théâtre des Halles, novembre : Odyssud à Blagnac, décembre : Espace Michel Simon à Noisy-le-Grand et Théâtre Jacques Carat à Cachan – février 2027 : L’Archipel à Fouesnant et Théâtre Jean Vilar à Suresnes, avril 2027 : Maison des Arts du Léman à Thonon

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