Les balcons de la salle d’opéra d’Avignon ont eux aussi beaucoup applaudi la première de ce Chant de la Terre, mis en scène par Chloé Lechat. Non pas en dépit, mais en raison même des partis-pris nombreux et audacieux de cette proposition unique de l’œuvre de Mahler. On le sait, il s’agit (avec jeu de mots et de maux) d’une œuvre de malheur, un noir portrait de l’âme de l’artiste, « Sombre est la vie, sombre la mort » est-il répété dès les premiers vers. Cause principale mais pas unique, du profond abattement du compositeur, la perte de sa fille aînée, victime d’une diphtérie foudroyante en 1907. Ce n’est qu’un an plus tard, exilé aux États-Unis pour cause d’antisémitisme, que le compositeur autrichien parviendra à boucler le projet musical de cette sorte de symphonie lyrique qu’est Le Chant de la Terre : « J’ai beaucoup travaillé… Je ne sais pas moi-même comment appeler cette chose. Le temps qui m’a été octroyé a été bon, et je pense que c’est la chose la plus personnelle que j’ai faite. » (Lettre à Bruno Walter, en 1908).
L’œuvre tant musicale que poétique est en effet très sombre, mais elle est aussi un magnifique exemple de ce que peut l’art pour sublimer la dépression, la tristesse, une profonde mélancolie en chose belle et admirable. Il y est question de mort, d’automne, de deuil et de solitude mais aussi de jeunesse, d’ivresse, de beauté, d’un printemps régénérant la Nature et redonnant le goût de vivre.
Les applaudissements dont nous parlions, allaient à la musique, celle du grand Mahler certes, mais aussi à la surprenante transcription pour orchestre de chambre qu’Arnold Schönberg laissa inachevée en 1920 et qui ne fut complétée qu’en 1983 par le musicologue Rainer Riehn. Les bravos allaient donc aussi à sa brillante interprétation par l’Ensemble Miroirs Étendus excellemment dirigé par la jeune cheffe franco-irlandaise, Fiona Monbet. Ils allaient également aux chanteurs, le ténor Uwe Stickert et le baryton Damien Gastl, deux incarnations vocales puissantes et contrastées de la poésie de Mahler.
Mais la force de cette création doit beaucoup à d’autres aspects. La réécriture schönbergienne de ce poème symphonique en réduit considérablement l’instrumentation et par-là, produit une épure de l’architecture orchestrale de Mahler. Les couleurs et les contrastes instrumentaux demeurent mais gagnent en densité, en puissance expressive et en singularisé instrumentale. Il fallait à cette version, une vision dramatique appropriée. Là, intervient le travail de mise en scène de Chloé Lechat accompagnée pour la scénographie deCéleste Langrée et deRaphaëlle Blin qui a conçu une dramaturgie réinventant l’histoire du Chant sans toucher à sa lettre. À ce travail collectif de grande qualité, s’ajoute une chorégraphie à la fois tellurique et végétale du performeur et danseur Jean Hostache. Cet ajout a une importance capitale car la délectation auditive de l’œuvre se double alors d’une dimension visuelle et incarnée qui lui donne un formidable relief, une épaisseur charnelle insolite mais tellement juste par les choix esthétiques du chorégraphe. Tantôt présent et invisible, tantôt mouvant et caché, jouant d’une physicalité horizontale ou verticale, tantôt chant tantôt terre, le corps de ballet rehausse considérablement le spectacle.
Cette création aurait pu s’en tenir là, elle eut été mille fois réussie mais, la chose va plus loin et atteint son point culminant en inscrivant avec subtilité et bonheur cette œuvre de Mahler dans notre modernité numérique et vidéo. En effet, Chloé Lechat a judicieusement fait appel à Anatole Levilain-Clément, vidéaste surdoué à la recherche d’alchimies nouvelles entre stop motion, dessin-animé, animation 3D et autres deus ex machina par ordinateur… Sur un immense voile de tulle tendu en front de scène, sont projetés des images d’arbres ou de branches, des formes volantes, feuilles ou oiseaux, tout un imaginaire bucolique à demi figuratif et inspiré du Chant de la Terre. Des apparitions en bordure du cadre scénique par touches légères, en transparences, comme des simulacres directement engendrés par la musique ou le chant, un effet féérique. Cette poétique est reprise en fond de scène sur écran géant, avec des tableaux d’abords abstraits et aux couleurs mouvantes. Quand le printemps est appelé par le chant et porté par la partition, naissent des figures florales qui se cristallisent en une animation hésitante et cependant persistante. L’âme de la musique de Mahler s’incarne en des scintillements de lumière au firmament d’une Terre de nouveau accueillante.
Oui, le spectacle est total et magnifique ! Un ensemble artistique qui suscite un sentiment de magie, de rêve et de renaissance tant de la Nature à laquelle Mahler offre un chant d’amour, que de l’œuvre elle-même transcendée par un tel concours de talents.
Une création qui n’aurait pas été possible sans la volonté tenace et communicative du directeur de l’Opéra Grand Avignon, Frédéric Roels. L’idée a plus d’un an mais les échanges avec Cloé Lechat ont finalement trouvé un débouché plus que satisfaisant, vraiment remarquable. Une réalisation qui fera date dans la petite et grande histoire du Chant de la Terre. Cette œuvre réputée difficile occupe désormais une place de choix dans le champ de la création artistique plurielle, celle capable de croiser avec brio plusieurs arts dont les plus contemporains. Certes, le projet était risqué et c’est ce qui explique peut-être une absence de coproduction laissant la maison d’opéra avignonnaise assumer seule mais avec une réussite largment saluée sa réalisation. En ces temps budgétaires difficiles et incertains, nombre d’institutions culturelles sont frileuses, réservant leur audace pour d’autres temps, sans savoir s’ils viendront – Avignon a su cueillir le jour ! Espérons que le succès artistique de ce Chant de la Terre en réchauffe plus d’une et que le pays entier, et au-delà, puisse s’en délecter à l’instar du public d’Avignon.
Longue vie à ce Chant de la Terre de notre modernité !
Jean-Pierre Haddad
Distribution
Direction musicale Fiona Monbet
Mise en scène Chloé Lechat
Dramaturgie Raphaëlle Blin
Scénographie Chloé Lechat et Céleste Langrée
Costumes Céleste Langrée
Chorégraphie Jean Hostache
Éclairages Philippe Berthomé
Vidéo d’animation Anatole Levilain-Clément
Assistante à la mise en scène Lana Jung
Études musicales Romain Louveau
Ténor Uwe Stickert
Baryton Damien Gastl
Comédien et danseur Jean Hostache
Ballet de l’Opéra Grand Avignon
Ensemble Miroirs Étendus
Opéra Grand Avignon. Place de l’Horloge, 84000 Avignon. Samedi 28 mars 2026 à 20h, Dimanche 29 mars 2025 à 15h. (Durée 1h30)
Site de l’opéra : https://www.operagrandavignon.fr/le-chant-de-la-terre
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