Corinne dite Coco a eu la malchance de sortir fumer une cigarette, le 7 janvier 2015, au moment où deux terroristes sont arrivés pour attaquer Charlie Hebdo. Elle a été contrainte de leur donner le code et le massacre s’est déchaîné. Ces quelques minutes ont bouleversé sa vie. Après les nuits et les jours à se demander « et si j’avais… », l’essai de différentes thérapies destinées à soigner les stress post-traumatiques, qu’elle évoque avec humour, elle a compris que, pour elle, « si tout fout le camp, le dessin résiste ». Alors elle dessine, elle dessine encore.
Hélène Degy et Salomé Villiers ont décidé d’adapter la bande dessinée éponyme de Coco. Il n’y a pas de pathos, Coco ne s’apitoie pas sur son malheur. Sans cacher son traumatisme, elle a choisi de se remémorer la gentillesse de ces journalistes-dessinateurs qui furent ses mentors, Cabu, Riss, Charb, leurs encouragements, leurs rires, leurs blagues. Elle se souvient de l’immense manifestation parisienne où tout le monde était Charlie. Elle rend un émouvant hommage aux dessinateurs de Charlie Hebdo mais aussi aux policiers que les terroristes dans leur folie meurtrière ont assassinés et aux autres victimes des attentats qui ont suivi.
Dans la scénographie de Georges Vauraz, aussi metteur en scène, un mur coupé en diagonale se couvre de feuilles blanches et une sorte de fauteuil modulable évoque les bureaux où les dessinateurs peuvent dessiner debout. On entend L’Ode à la vie de Bashung, car c’est bien de cela que veut se souvenir Coco. Des dessins apparaissent sur les feuilles où on voit le désordre joyeux des comités de rédaction de Charlie avec la bouille bien reconnaissable de Cabu et des autres. Parfois la couleur s’invite. Un bruit de mitraillette, tout devient bleu et les feuilles tombent, tandis que s’inscrit le message terrifiant des tueurs « On a tué Charlie Hebdo ». Mais ils n’ont pas gagné. Des dessins et des slogans de résistance suivent « Même pas peur » et jusqu’au squelette qui écrit « Je m’abonne » !
Trois comédiennes, Hélène Degy, Anna Mihalcea et Salomé Villiers en alternance avec Jessica Berthe-Godart passent, glissent derrière le mur, réapparaissent, s’asseyent, se prennent dans les bras, pour porter le récit fort et émouvant de Coco. Elles sont Coco, pétrifiée, tremblante les mains en l’air, mais aussi Coco un peu ironique face aux conseils des psychologues ou riant avec les dessinateurs de Charlie. Elles nous emportent dans un torrent d’émotion où passent la colère, la tristesse mais aussi les souvenirs joyeux et surtout la volonté de vivre, de rire et de continuer à dessiner avec la farouche détermination de défendre la liberté d’expression toujours menacée. Quand à la fin dans la pénombre qui tombe, leur silhouette disparaît, une a le poing levé, une fait un doigt d’honneur et la dernière brandit un grand crayon, tout est dit et la salle est bouleversée.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 14 juin au Théâtre Lepic, 1 avenue Junot, 75018 Paris – du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 15h- Réservations : 01 42 54 15 12 ou billetterie@theatrelepic .com – Festival Off d’Avignon du 4 au 25 juillet au Théâtre des Béliers à 13h40
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