« Est-ce que vous pouvez créer un personnage duquel vous pouvez tomber amoureux ? » telle est la drôle de question que le metteur en scène François Cervantès posa en 1987 aux acteurs et actrices de sa compagnie L’Entreprise. En guise de réponse, la comédienne Catherine Germain inventa le clown Arletti à la voix duquel Cervantès donna des textes. Mais de qui alors Arletti devenait le clown, de Catherine ou de François ? Vous avez dit clown ou clone ? Un autre soi ou soi en un autre ? Un cloone peut-être…
C’est le sujet de la conférence-théâtre que propose François Cervantès, Catherine Germain et Arletti dans Le clown comme poème. Oui, oui, une conférence à deux qui deviennent trois en invitant Arletti en personne ou plutôt en personnage puisqu’il apparaît avec son masque de clown. Normal, non ? Oui certes, tout personnage est un masque, qu’il en porte un ou pas, nous dit le latin persona… Allons plus loin, toute personne normalement constituée gagnerait à s’interroger sur sa part de personnage social, familial, professionnel, etc. Jeux de rôles plus ou moins imposés sur la scène sociale et, dans l’intimité, un personnage silencieux qui sommeille peut-être en nous et qui voudrait émerger, naître au monde même masqué, être sous les feux de la rampe. C’est ce qui arriva à Françoise Germain qui nous confie avoir été une enfant très timide, renfermée alors qu’en Arletti, elle peut tout se permettre et d’abord elle-même !
Arletti, le clown, nous parle avec tendresse du corps de Catherine qui l’héberge, l’accueille si chaleureusement : « Je ne sais pas comment elle fait. Quand j’arrive, elle m’attend, elle est joyeuse, elle me donne ses bras, ses jambes, comme ça, d’un coup, avec plaisir ! (…) Mais dans l’ensemble, tu sais, François, j’ai de la chance. Et j’ai aussi de la chance que tu te sois intéressé à nous. Parce que là, par exemple, les mots que je dis, c’est toi qui les as écrits. Ça c’est quand même incroyable, tu vois, et il faut le dire aux gens.» C’est dit, mais dans le fond est-ce si incroyable ? Premièrement, non puisque ça existe. Deuxièmement, Arletti est un poème donc une fabrication si l’on croit l’étymologie, le grec poïésis… De fait, Arletti a vraiment été fait ou fabriqué mais dans une matière vivante faite de chair et de sang, d’un corps et de mots, d’abord par Catherine, puis avec François et surtout avec l’aide d’Arletti lui-même, elle-même.
Dans cette « conférence » jouée et vraie, simple et surréelle, François Cervantes nous révèle qu’il explore le mystère de la création théâtrale, la relation troublante entre l’art et la vie, qu’il interroge l’art dans le théâtre : peut-on créer de la beauté avec des corps en scène ? La réponse est Arletti. Elle est aussi sur le plateau qui tour à tour fait place à François seul, puis avec Arletti, puis avec Catherine avec pour fil conducteur une parole complice qui circule de corps en corps, une conférence qui prend corps, qui fait théâtre.
« Comment l’art peut-il avoir lieu dans le corps acteur ? » demande encore Cervantès. Peut-être en en faisant un support de créations multiples : le même corps peut alors porter plusieurs œuvres ou plusieurs auteurs, personnages, dialogues, émotions, aventures de vie humaine. Un support palimpseste, on gratte un peu et on réécrit par-dessus, sans que le dessous disparaissent complètement. Et puis, parfois, le personnage se met à exister plus que tout le reste, c’est le Hamlet, Nina, Dom Juan ou Arletti. Mais Catherine et François aussi deviennent personnages par la magie des planches qui les transforme en acteur et actrice de cette conférence-théâtre dans laquelle certes le quatrième mur tombe dès le dispositif de départ, une table, une chaise, un micro, un verre d’eau et quelqu’un assis qui nous parle, mais ce mur invisible se relève et puis retombe, au grè des échanges et des apparitions.
Où commence la conférence ? Où commence le théâtre ? Bien malin qui peut le dire nettement. Mais est-ce important ? Le vertige du questionnement est plus essentiel. Dans la vie comme sur scène, où commence et où finit, le tien et le mien, le sien et le nôtre, moi et autrui, la personne et le personnage, l’auteur et l’acteur, la réalité et le jeu, la fiction et le réel ? L’art est relation entre tout cela, et nous sommes peut-être tous des clones ratés, donc des humains en perfectionnement illimité ! Sans ce dérangement incessant de la vie, nous risquons de mourir « sans savoir si nous avons vécu », nous rappelle François Cervantès.
Finalement, on comprend par les yeux, les oreilles et le cerveau que le clown est un enjeu vital, existentiel et il est en même temps aussi un poème. Le mot de la fin revient à Arletti ou plutôt à son corps défendant, Catherine Germain nous invitant à « être dans la joie du monde ».
Le clown comme poème nous met dans la joie du théâtre.
Jean-Pierre Haddad
Le Clown comme un poème, Théâtre des Halles, rue du Roi René, 84000 Avignon. Vendredi 13 mars 2026.
Tournée 2025-2026 : Jeudi 21 mai, Salle de l’Ancien Évêché, Uzès, à 20h15. 2026-2027 en construction. Au Festival d’Avignon du 4 au 25 juillet 2026, Théâtre des Halles, à 19h. Relâches les 8, 15 et 22 juillet.
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