En 1939 Albert Camus écrivit pour Alger Républicain un article évoquant la misère en Kabylie. Xavier Le Clerc imagine que son père pouvait être l’un de ces petits miséreux qui ne mangeaient qu’un jour sur trois. En 1962, Mohand-Saïd Aït-Taleb est recruté en Algérie et vient en 1968 grossir le rang des ouvriers de la SMN, l’usine de la métallurgie à Caen. En 1971, à 34 ans, il retourne en Algérie pour épouser une jeune cousine de 16 ans Ouardia qu’il ramènera en France en 1975. Neuf enfants se succèdent et Hamid naît en 1979. Il se construit par la lecture des livres glanés dans la bibliothèque municipale, comme cet exemplaire des Trois mousquetaires qu’il avoue avoir volé, et entreprend des études supérieures. Il se sent différend, on le traite de tapette, les réseaux sociaux du quartier s’emballent, l’obligeant à partir. Il dit son homosexualité, cherche son chemin de Paris à Londres et décide de se débarrasser de son nom qu’il sent comme un obstacle à sa réussite. Il choisit un nom très français, Xavier Le Clerc. Pourquoi Xavier ? Peut-être un acte manqué, le souvenir de ce père qui, analphabète signait ses papiers avec une croix.
Pourtant c’est en hommage à ce père que Xavier Le Clerc a écrit Un homme sans titre, l’histoire d’un immigré qui, comme tant d’autres venus en France à cette époque, a connu la misère, le racisme anti-arabe, la violence de l’exil après celle de la guerre, la douleur de ceux que l’on a exploités et traités sans le moindre respect,. Avec ce roman, qui porte la marque des sentiments contradictoires du fils pour ce père, qu’il admire pour sa prestance et ses yeux verts, mais dont il craint la violence, il lui rend toute sa dignité, celle d’un homme qui s’est « déraciné pour que ses enfants s’enracinent ».
Jean-Louis Martinelli a été bouleversé par la portée de ce texte qui, échappant aux poncifs habituels, renoue avec finesse les liens entre un père et son fils qu’on qualifierait aujourd’hui de transfuge de classe. Il a décidé de le mettre en scène avec un comédien Mounir Margoum avec qui il avait déjà travaillé lorsqu’il était directeur des Amandiers à Nanterre. Seul en scène, avec pour tout décor une table de formica jaune et ses chaises assorties si caractéristiques des logements ouvriers des années 1960, Mounir Margoum est Xavier Le Clerc. Il écrit, raconte la misère quotidienne comme la visite en Algérie de sa mère apportant des cadeaux qui brillent et parlant du décor de sa vie comme si c’était Versailles. Il place des chaises, des plus grandes au petit tabouret et au mini fauteuil de jardin en plastique blanc, pour évoquer avec humour ces enfants qui se multiplient dans la famille, enfile enfin la veste et la cravate de celui qui a échappé à son milieu pour lire cette lettre magnifique à son père mort. Quelques images vidéo pour évoquer l’usine ou avec humour le film de Fernandel Ali Baba vu en famille à la télévision, la photo de son père ou sa carte d’ouvrier de la SMN, un peu de musique suffisent à créer l’atmosphère et laissent toute la place au texte et au comédien bouleversant qui le porte.
A la fois cri de révolte contre l’injustice et la misère imposées à ces hommes, mais aussi invitation à réfléchir aux questions d’identité et d’intégration, c’est un spectacle bouleversant qu’il importe de voir de toute urgence aujourd’hui.
Micheline Rousselet
Jusqu’au 29 mars au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2 place du Châtelet, 75004 Paris – lundi, mardi, jeudi et vendredi à 19h, le samedi à 17h, le dimanche à 15h – Réservations : 01 42 74 22 77 ou theatredelaville-paris.com
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