C’est un exemple de théâtre de narration que nous propose ici Jean Alibert, un comédien qui s’est illustré par son travail avec le Théâtre du Campagnol et avec Wajdi Mouawad. Né en Italie le théâtre de narration part de l’histoire du comédien-narrateur et, tout en gardant le sérieux et la véracité du contenu, l’enrichit par de la fiction et de l’humour.

Jean Alibert est donc parti de son histoire personnelle. Son père était maire de Tenira, un village près de Sidi Bel Abbes en Algérie. Le jour de la fête de l’Indépendance le 5 juillet 1962, c’est lui qui a récupéré le drapeau français flottant au-dessus de la Mairie, l’a soigneusement plié tandis que son adjoint hissait le drapeau algérien devant la katiba rendant les honneurs aux drapeaux. Chaque fois qu’il lui racontait cette scène son père disait « Ça s’est passé proprement » et Jean s’interrogeait sur la signification de cette phrase. C’est pour mieux comprendre que Jean Allibert s’est rendu en avril 2000 dans le village de son père, Tenira, un village particulièrement meurtri par la décennie noire des années 90. Il a eu la chance d’y rencontrer des gens qui avaient connu et apprécié son père. Plus tard il a appris ce qui s’était passé à Oran le jour de la fête de l’Indépendance, un déchaînement de violence contre les coloniaux qui a fait 800 morts et disparus dont on a peu parlé car, comme le dit Pierre Nora, une fois la guerre terminée, « tout le monde a voulu oublier ou du moins a fait semblant ». Jean Alibert n’oublie pas pour autant les violences qui ont accompagné la conquête de l’Algérie et son exploitation par des colons. Mais lors des fêtes de l’indépendance c’est par contraste que son père s’est félicité qu’à Tenira « tout se soit passé proprement ».

Seul en scène, sans décor ni costume, Jean Alibert évoque avec humour et tendresse son père, son histoire et l’Histoire, celle de ces Français d’Algérie qui pour certains ont voulu que les choses se passent proprement et ceux que le ressentiment et la rage ont conduit dans les rangs de l’OAS. Il enchaîne sur la tante Eulalie qui, au milieu des événements dramatiques, réussit telle la cavalerie dans les westerns à apporter à l’hôpital de Sidi Bel Abbes le sang permettant de sauver la mère du héros lors de son accouchement. Il enrichit son histoire avec un art certain de conteur qui sait retenir l’attention du spectateur, l’intriguer, le faire rire ou l’émouvoir. L’humour arabe rencontre l’humour pied-noir, on sourit, on s’attendrit. La voix d’Aznavour chantant Il faut savoir garder toute sa dignité, un Non je ne regrette rien  chanté par des légionnaires ou une musique arabo-andalouse façon Enrico Macias offrent des moments de respiration.

Jean Alibert est un formidable conteur. On le suit dans son histoire familiale qui croise la grande histoire et on reste suspendu à ses lèvres sans voir le temps passer.

Micheline Rousselet

Du 9 au 14 juin 2026 au Théâtre de la Reine Blanche, 2bis passage Ruelle, 75018 Paris -du mardi au vendredi à 21h, le samedi à 20h, le dimanche à 18h -Réservations : 01 40 05 06 96 ou www.reineblanche.com – juillet 2026 au festival off d’Avignon à La Reine Blanche à 12h30

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