Chloé, sur le point de jouer le rôle de Nora dans Une maison de poupée d’Ibsen, passe un week-end, dans un hôtel du Sussex, avec son mari Henri venu finaliser une fusion d’entreprise. Le couple a un petit garçon Simon et Henri semble très amoureux. Pourtant des failles vont se révéler dans le couple, des choix de vie différents se font jour augmentant les frustrations. Il ne suffit plus à Chloé d’être la jolie femme que son mari exhibe. Elle veut se consacrer au théâtre et pour jouer Nora, dont la volonté d’exister ira jusqu’à abandonner mari et enfant, elle est prête à refuser d’avoir un second enfant comme le souhaite son mari. La violence éclate alors rappelant celle que subissait sa mère lorsqu’elle était adolescente.

C’est autour des violences conjugales et de leur effet à long terme sur les enfants que Mélanie Leray a choisi, avec Édouard Delelis, d’écrire cette fiction. Ces violences peuvent affecter tous les milieux sociaux, celui populaire de sa mère comme celui beaucoup plus bourgeois que Chloé forme avec Henri, lorsqu’elle prend une décision, qui concerne sa vie, sans lui en parler. Le côté répétitif de cette violence interroge aussi sur ce qui se passe chez ces témoins silencieux que sont les enfants. Pour Chloé adolescente, la découverte de la Nora d’Ibsen, qui quitte un mari oppresseur, la rapproche de ce que vit sa mère et lui rend insupportable les remarques d’une camarade de classe contre laquelle va se déchaîner la violence qu’elle porte en elle contre ce système patriarcal qui broie les femmes. Devenue adulte, elle sera à son tour victime de la persistance de cette situation.

Comment parler des violences conjugales en créant de l’émotion sans tomber dans le voyeurisme ? C’est ce que réussit très bien dans sa mise en scène Mélanie Leray, avec un projet qui mêle théâtre et cinéma, passé et présent.

Tout commence par un film, un bord de mer où le bruit des vagues contraste avec le silence d’une mère face à ses quatre enfants où seul le bébé babille un peu. Le silence, l’absence du père, le regard inquiet, interrogatif, des enfants crée un climat oppressant. Lorsque le père apparaît près de la voiture, chassé brutalement par la mère, le degré d’inquiétude monte. Les regards de la jeune Prune Bozo, filmée en gros plans portent toute la gamme des émotions qui étreignent l’adolescente. Lorsqu’on quitte l’écran c’est pour rejoindre le plateau qui nous conduit dans la chambre d’hôtel où Chloé et son mari se préparent pour une soirée, importante pour lui puisqu’elle doit finaliser la fusion de son cabinet d’affaires avec un homologue britannique. Dans le lit leur fils Simon, incarné par une marionnette à taille d’enfant, donc aussi mutique que l’était Chloé adolescente. Deux cadreurs suivent pas à pas le couple, se faisant parfois écarter par Henri. Les images filmées sur scène sont projetées sur l’écran. La mise en scène théâtrale devient une performance filmique projetée sur le même écran, en alternance parfois avec le film sur l’adolescence de Chloé.

Ce choix est très abouti, le film est un vrai film avec de très bons acteurs (Emmanuelle Bercot, Pauline Parigot et Prune Bozo entre autres), le travail des cadreurs au plus près des comédiens sur le plateau crée une intimité avec leurs émotions.

Si toute la distribution tant du film que de la pièce proprement dite est très convaincante, on retiendra particulièrement Marie Denarnaud qui interprète une Chloé complexe, passionnée et séduisante, mais en train de se détacher de son mari parce qu’il ne comprend pas la place que le théâtre est en train de prendre dans sa vie. Quant à Arthur Igual, il interprète un Henri amoureux qui apparaît irréprochable jusqu’au moment où il plonge dans une violence brutale et glaçante.

Une mise en scène brillante et deux très bons acteurs pour un sujet qui nous bouscule.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 21 mars au Théâtre du Rond-Point, 2bis, avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris – du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h30 – Réservations : 01 44 95 98 21 ou theatredurondpoint.fr – Tournée : 25 au 28 mars au Mixt à Nantes, 31 mars au 2 avril au Quai à Angers

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