Un dimanche, à l’heure du thé. L’AJMi d’Avignon nous conviait ce jour-là à un moment de Jazz, comme pour évithé le spleen dominical de fin de week-end. L’Association pour le Jazz et la Musique improvisée avait invithé le trio à cordes formé par la compositrice et contrebassiste Leila Soldevila, accompagnée de la harpiste Félicité de Lalande et de la chanteuse Célia Forestier… Un instrumentarium insolite qui rassemble plusieurs cordes, celles parcourant de haut en bas le manche d’une grosse caisse en bois qui ouvre grand ses ouïes, celles tendues dans un grand triangle renversé et reposant sur un pied et celles vivantes et vibrantes de la voix humaine, cachées au fond de la gorge. Un moment cordial.

Venue à la musique très tôt par le piano, Leila Soldevila, a découvert la contrebasse à ses 18 ans comme un défouloir idéal du fait de la puissance de ses fréquences basses. “Mon instrument est rarement sur le devant de la scène mais c’est une présence fondamentale. La contrebasse est un pilier de l’orchestre et c’est aussi mon épine dorsale. Entre elle et moi, c’est corps et âme ! ” affirme l’artiste. La contrebasse est une sorte de paradoxe, elle se fait bien entendre tout en pouvant dissimuler son instrumentiste derrière sa caisse de résonance bien ventrue. Là, la « grand-mère » comme l’appelle certains, occupe le centre et se paye une cure de jouvence. On pourrait croire que l’instrument oblige celui ou celle qui en joue à de la raideur, mais il n’en est rien, il ou elle peut bouger, gesticuler comme autour d’un totem lui-même mobile. Leila Soldevila semble danser avec l’instrument. On sent une artiste en pleine possession de son art, mais surtout un être vivant en totale liberté, cette liberté qui consiste à épouser toutes les contraintes d’un univers extérieur pour en faire des possibles à soi, les tremplins d’une haute voltige. Leila en est là.

Pigment vert, Balançoire, Au royaume de Syagrius, À tous vents, Madame la Sixte, Kaléidoscope, Ballade bleu ciel, les compositions de Line & Borders naviguent sur les flots de la métamorphose. La musique de cette cordée de femmes devient une alchimie qui peut transmuter tous les thèmes en matières sonores, en langage universel et tellement singulier. On a pu dire que Line & Borders se situe entre musique traditionnelle et jazz, elle résonne plutôt comme une musique neuve, qui s’invente à la croisée de musiques venues de partout dans le temps et dans l’espace, du Moyen-âge aux déserts de sables, des hautes cimes aux caves enfumées, du chaos primordial à un « tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté », qui serait le « beau de l’air » que nous font respirer par les oreilles les trois musiciennes.

Aux sons s’ajoute une poésie de la vie et du corps, douce et rebelle, nocturne et astrale. Une écriture qui fait chant de toutes choses, des espérées et des rêvées. « Particules de vie qui brillent / Sous une étoile de plume légère / Sens et puissance / Non-sens et contentement / Vie paisible et douce / Adoucissant la rugosité? d’une vie entière / Nous avons la plume rapide et la pensée légère / Nous avons la légèreté d’une feuille flottant sous une tempête de plomb / Nous avons la vie qui bat en nous » dit la chanson Kaléidoscope (Émilie Lesbros) ; ou qui poétisent la musique du trio : « Madame la sixte s’immisce et fait des siennes / Noircissant jusqu’à nos tessitures, elle signe, insiste et persiste / Assiégée, au bord du ré si facile j’aperçois le siècle en exil, passive… » dans Madame La Sixte de Célia Forestier.

Dans Lines & Borders, il y a quelque chose de borderline, une joyeuse folie à franchir les frontières des normes.Le trio féminin passe les lignes en douceur ou en force, déborde les genres, visant le supra ou l’infra, en fuite vers un ailleurs qui sublime l’ici ou pour le moins, le rend supportable. Soldevila, Forestier et Lalande font exister des sonorités et une sororité qui ensemble battent le sol des villes par des pizz légers ou graves, en route pour la forêt et ses échos insoupçonnés, traversant la lande balayée par les doigts du vent… Les instruments aussi se métamorphosent par l’art concerté des trois femmes, la contrebasse électrifiée se fait percussion, la harpe électrique lui répond de son cadre noir et la voix devient synthé ou console lente. La composition est tellement libre qu’elle en parait entièrement improvisée.

Des fins de dimanche après-midi pareilles, on en voudrait toutes les semaines !

Jean-Pierre Haddad

TEA JAZZ #2, AJMi, 4 rue des Escaliers Sainte-Anne, 84000 Avignon. Dimanche 1er mars à 17h30.

Site de l’AJMi : https://www.ajmi.fr/

Site de Leila Soldevila : https://www.leilasoldevilarenault.com/

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