En Vaucluse, l’hiver commence nettement à reculer, de-ci de-là le printemps pointe le bout de son nez, des arbres fleurissent, les températures montent plus haut dans l’après-midi… et les Hivernales s’achèvent ! Mais que restera-t-il de cette 48e édition d’un festival qui fait danser Avignon au cœur de l’hiver ? Plein de mouvements, de sauts, de courses de pas en solo, à deux, en troupe, de couleurs, de sons, musiques ou bruits, de cris, comme ceux des HiverÔmomes qui occupent la première semaine du festival.
Justement Euphoria de Caroline Breton faisait la transition entre petits et grands. Un étonnement tout animal face à la vie des humains avec cocasserie et pertinence de ton, de pas. Deux chouettes sans visage mais pas sans humanité, découvrent la vie, la joie d’exister, de se découvrir soi à travers l’autre. Caroline Breton et Olivier Muller forment un duo insolite par leur différence de taille mais parfaitement en accord, en pleine complicité. La pièce chorégraphique de Caroline Breton a quelque chose d’un dessin animé, d’une fable animalière pour petits et grands qui nous recentre avec douceur et candeur sur les fondamentaux que sont le désir de vivre et de l’être-avec. En quelques chapitres bien cadencés Euphoria nous invite à exister en « porteurs et porteuses de joie » et dans l’émerveillement – un chouette programme ! Caroline Breton se laisse librement inspirer par la peinture minimalisme et géométrique d’Agnès Martin (1912-2004), mais aussi par la biologiste marine, Rachel Carson (1907-1964). La danse peut être un carrefour artistique et poétique, et scientifique…
Les Hivernales basées au Centre de Développement Chorégraphique National de la rue Guillaume Puy, rayonnent dans plusieurs lieux d’Avignon et autour de la Cité « pas pâle ». A Cavaillon, en collaboration avec la Scène nationale de La Garance, Marina Otero se donnait en spectacle dans son Kill me, dernier volet d’une trilogie commençant par Fuck Me et passant par Love Me. Quand l’amour ne réussit pas… Un diagnostic posé de troubles de la personnalité donne à l’artiste argentine, l’idée de remplir son vide d’autres corps plus ou moins atteints du même syndrome. La performance commence donc par un clonage, cinq femmes nues dont l’artiste exécutent arme à la main un quadrille provocateur. Par la suite, chacune se raconte mais l’enjeu reste égocentré sur la performeuse argentine. Au moins le narcissisme est assumé puisque dans le triptyque, une chose revient avec insistance, Me, Me, Me. Le public a bien aimé, il en faut pour tous les goûts certes, mais est-il nécessaire d’uriner sur scène sous prétexte d’un souvenir de jeunesse dans les rues de Buenos Aires?
Retour à Avignon, dans le tiers-lieu de la Scierie, Madeleine Fournier et sa compagnie ODETTA a créé un authentique événement chorégraphique, insolite, festif et coloré. Son Branle reprend les codes traditionnels de la bourrée berrichonne à deux temps. Durant une heure, les six danseuses et danseurs tiendront ce rythme faisant de leurs jambes des métronomes dansant. Mais la chorégraphe ajoute à ce vocabulaire de base, sa liberté d’expression. Si le bas du corps suit le rythme inlassablement, dans les hauteurs, c’est plus délié y compris dans les mimiques de visage. Dans l’espace, au milieu du public installé en rond, les déplacements apparemment erratiques et anarchiques créent une impression de joyeux désordre, mais on ne se bouscule jamais, comme par miracle ! Les costumes des danseurs et danseuses évoquent ceux bicolores des fous du Moyen-âge, il ne manque que les grelots ! Le son justement vient du biniou de Julien Desailly et du synthétiseur de Marion Cousin qui prête également sa voix à un prologue récitant quelques Définitions des Affections de l’âme qui se trouvent en Appendice de la 3e partie de l’Éthique de Spinoza (1632-1677). Pourquoi ? Sans doute parce qu’il s’y trouve les briques élémentaires d’une philosophie du Désir considéré par le philosophe hollandais comme l’essence de l’être humain (Déf. 1). Un désir affecté en permanence du dehors ou du dedans et variant en intensité entre Joie et Tristesse : la Joie augmentant notre être, la Tristesse à l’inverse, le diminuant. Mais au-delà du sens philosophique de la référence, Madeleine Fournier a dû voir et à juste titre, dans l’architecture dynamique et polymorphe des affects par Spinoza, une construction en miroir de sa propre création chorégraphique. Un grand moment d’ébranlement collectif !
Les Hivernales compte parmi leurs partenaires, l’Opéra Grand Avignon sis la place de l’Horloge, un Palais des Pas tout proche de celui des Papes. Sur la grande scène, ce soir-là une meute artistique et sauvage de danseuses et danseurs du chorégraphe portugais Marco da Silva Ferreira. Dans son ballet Carcaça (photo) créé en 2023, l’ancien nageur du club de natation de Porto (nager c’est déjà un peu danser) nous invite à une catharsis civilisationnelle : « Je mets en scène une armée Queer qui revendique une identité collective reliée au Portugal. Cette pièce est teintée de plaisir, mais aussi de frustration. On y danse pour se purger de quelque chose, pour se libérer. » Onze danseurs et danseuses dont les tenues non-binaires et déconstruites passent du tout-noir au bariolé multicolore, déploient une énergie folle et rebelle, très belle. « Carcaça »en portugais, ce peut être aussi bien le corps que la coque, le logement aussi. Le ballet invite à libérer les corps de leur carapace, à abattre les murs pour habiter le dehors, vrai domicile conjugal de l’intime et du politique. Carcaça est aussi une cavalcade : le corps de ballet regroupé en fond de scène se lance dans un pas typique du chorégraphe, un sauté-alterné-jambes-croisés exécuté sur place. On croit alors voir avancer une cavalerie insolite partant à l’assaut des bastions de tous les archaïsmes, au rythme guerrier des tambours de Joao Pais Filipe et du synthé de Luis Pestana. La mise en scène évolutive est à la hauteur du combat dansé ou de la danse combattante, et à la fin, par un deus ex machina à bras humains, un mur de toile se dresse où deux silhouettes noires graffitent au moyen d’une peinture-lumière, le slogan de leur révolte : « Tous les murs tombent ». Condition sine qua non pour reconstruire une autre maison commune.
Avec quelques choses, sans majuscule ni majesté et dans une simplicité de mise en scène énigmatique, Chloé Zamboni nous a offert au Théâtre des Halles, une chorégraphie d’objets très remarquable. Ça commence par des ombres dansantes qui annoncent peut-être un univers onirique entre cauchemars et rêves stupides – en apparence seulement puisque tous les rêves ont un fond de vérité. Une vision de quelques ustensiles de cuisine qui envahissent une table à manger et se mettent à bouger à la place des humains, exploitant pour cela leur bras, leurs mains, leurs doigts, leurs pieds, comme autant de membres décomposés, dessoudés du reste du corps, devenant eux aussi des choses quelconques. C’est mystérieux, un peu hallucinant et si l’on cherche à comprendre, on peut y entendre et voir l’insurrection néantisante de la ménagère contre le vide de la domesticité…
On le voit et sans avoir tout vu de ces Hivernales 2026, à Avignon on n’a pas fini de danser et pas que sur le pont !
Jean-Pierre Haddad
Les Hivernales – CDCN d’Avignon, 18 rue Guillaume Puy 84000 Avignon. Du 3 au 21 Février 2026.
Site officiel : https://www.hivernales-avignon.com/
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