Nous (les spectateurs) sommes en séance de formation auprès du Groupe Interdisciplinaire de Recherche sur l’Accession aux Fonctions Électorales (Girafe). Les deux formateurs sont devant leur pupitre. Il la présente, elle a un CV long et prestigieux, pour lui c’est seulement prof de géographie au Lycée de Limoges, agrégé, ajoute-t-il pour faire sérieux. Le sujet est « Comment accéder au pouvoir dans un État démocratique ? ». Une fois éliminé le coup d’état qui en France n’a guère fonctionné, reste l’élection, la question devient donc : comment la gagner ? Pour nous montrer leur sérieux, ils vont étudier les quatre points essentiels pour gagner : avoir un bon programme, faire disparaître les conflits, réussir sa communication et enfin comment avoir toujours raison, même quand on a tort !

Ils vont les examiner en s’appuyant sur les personnalités politiques de notre époque et leur campagne, en habillant tout cela d’un côté scientifique : des graphiques, des statistiques, la fenêtre d’Overton, des exemples et des contre-exemples sur ce qu’il faut faire ou pas. Ils dévoilent les techniques de persuasion ou d’enfumage largement pratiquées : utiliser jusqu’à la nausée les termes de « changement » et de « réforme », pratiquer la triangulation (chère à notre actuel Président), utiliser des euphémismes pour éviter les mots qui fâchent, discréditer les arguments des opposants, jouer de l’argument d’autorité et des sophismes, faire appel à la peur, etc. Parfois le public se dit « là ce n’est pas possible » et pourtant si, tout est vrai !

Au moment où le Président de la plus grande puissance mondiale interdit à ses services l’usage de certains mots et conditionne les crédits accordés aux universités au bannissement des mots qu’il a décidé d’interdire, cette pièce vient à point nommé, nous rappelant aussi l’avertissement d’Hannah Arendt « Quand tout le monde ment en permanence le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien … et avec un tel peuple vous pouvez faire ce qu’il vous plaît ». C’est en pensant à cela que Sébastien Salignac (aussi à la mise en scène) et Logan de Carvalho ont écrit ce texte. Ils arrivent à passionner le public, à le faire réfléchir et réussissent sur un sujet aussi sérieux à l’entraîner dans un rire libérateur et stimulant. Maïa Le Fourn et David Guez se renvoient la balle en imprégnant un rythme d’enfer à la « formation ». Quand ils donnent le conseil de faire planer le flou avec des exemples dans les discours d’Emmanuel Macron, c’est sa photo elle-même qui devient floue. Quand il s’agit de trouver les mots qui fâchent, ou les euphémismes par lesquels les remplacer, c’est à la salle qu’ils font appel et celle-ci est surprise de voir comme elle y arrive bien !

C’est rythmé, vivant, intelligent et très drôle. Un appel à lire plus attentivement les discours et déclarations des hommes et femmes politiques et un réveil dynamique pour notre démocratie parfois un peu lasse. Courez-y, emmenez vos amis et vos élèves.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 30 mai au Théâtre Tristan Bernard, 64 rue du Rocher, 75008 Paris – jeudi et vendredi à 21h, samedi à 18h30, plus à partir du 24 mars le mardi à 19h – Réservations : 01 45 22 08 40 ou theatretristanbernard.fr

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