La jeune compagnie Le Bateau Noir présente pour quelques représentations sa version de Macbeth, une adaptation de 1h50 qui respecte le texte de Shakespeare (le texte joué est un montage de plusieurs traductions, dont celles de François-Victor Hugo et de Jean-Michel Desprats), en pratiquant quelques coupures.

Disons-le tout de suite, c’est du théâtre fauché, qui existe quasi dans les marges des circuits officiels. C’est quand même une petite coproduction, il y a huit comédiens, une scénographie, de la musique, c’est un spectacle complet. Et surtout, qui fait de nécessité vertu : on a le texte (sa poésie et son incroyable grandeur nous sidèrent toujours), un plateau nu, et des comédiens qui ont la flamme. On rejoint quelque chose de l’essence du théâtre, tel que le pratiquaient Jacques Copeau et Peter Brook. En fond de scène, une vieille toile usée recouvre un tableau symboliste faisant allusion à des éléments de la pièce : des chevaux affolés, un roi, des personnages obscurs, des crânes. La toile se lève et redescend à certains moments pour faire disparaître les cadavres, les duels, l’épouvantable fracas de cette histoire « pleine de bruit et de fureur ». C’est très bien réglé.

Le parti-pris de la mise en scène est clairement épique. Il s’agit de raconter une histoire en la hissant à la dimension du mythe. Par moments, un récitant (le metteur en scène, Vanya Chokrollahi) intervient pour resituer le cadre de l’action – la guerre civile, les morts, l’engrenage de la violence. Les comédiens jouent beaucoup face public, ils envoient le texte avec une énergie qui convient parfaitement à cette pièce où les événements se succèdent avec une folle rapidité (la prédiction faite à Macbeth par les « Weird Sisters », l’assassinat du roi Duncan, les meurtres qui s’enchaînent, la folie de Lady Macbeth…). C’est que Macbeth a pour sujet une tyrannie qui s’institue par la violence à la faveur d’une guerre civile. Dans de tels moments, l’histoire prend l’allure d’un tourbillon de violence, de crimes, de vengeance, de folie, qui emporte tous les personnages. Sans jamais tomber dans la frénésie gesticulante, le spectacle restitue très bien cet emballement où chacun est à la fois contraint d’agir et dépassé par ses actes.

Avec peu de moyens, l’éclairage plonge la scène dans un clair-obscur très beau, et très pertinent. Les personnages, portant de vieux habits usés, projettent sur la toile du fond des ombres chinoises qui leur donnent un aspect fantastique. Au fil des scènes, ils surgissent du fond et y retournent, et on croit voir des spectres, des épouvantails, des corbeaux. Ils portent parfois des masques assez simples, qui leur confèrent une présence à la fois intense et étrange. Le spectacle rend pleinement justice à la dimension archaïque, fantastique, cauchemardesque et cosmique de la pièce. C’est que la violence est archaïque, et pourtant ne cesse de faire retour et de vouer les hommes et les peuples à la destruction. Relier une pièce à l’actualité est souvent un cliché lassant, mais en l’occurrence, il est impossible de ne pas penser à Gaza, à l’Iran. Le spectacle y trouve sa profonde nécessité.

Cependant, on ne peut pousser l’analogie trop loin, car dans la pièce, il y a peu de victimes innocentes. Shakespeare traite le sujet de la tyrannie, et reprend les thèmes classiques de l’ambition insatiable du tyran, de la violence à quoi il doit de plus en plus recourir, de sa paranoïa, et de l’inanité de son entreprise : le pouvoir n’est plus entre ses mains que poussière, sang et tourment, son pays est dévasté, le peuple est opprimé. Mais la pièce n’oppose pas nettement les bourreaux et les victimes. Le contexte de guerre civile signifie que presque tous les personnages, à l’exception des jeunes (les fils de Duncan et de Banquo) et de la famille de Macduff, sont compromis avec la violence. Ce point est très clair dès le début avec le personnage du roi Duncan : il n’est pas présenté comme une victime innocente, mais plutôt comme un parrain mafieux, un Don Corleone écossais faussement débonnaire. Macduff a abandonné sa famille sans défense dans ce contexte très dangereux. Les deux assassins de Banquo, avec leurs masques et leurs gros manteaux, évoquent les tueurs de la mafia sicilienne montrés dans Corleone, le documentaire de Mosco Levi Boucault. C’est une pièce sans héros. La mise en scène montre très bien la dialectique qui s’y noue entre la féodalité (avec ses valeurs chevaleresques, mais aussi sa brutalité) et le gangstérisme. Du coup, le problème de la légitimité, qui est au cœur de la méditation de Shakespeare sur la tyrannie, puisque sans autorité légitime l’histoire est vouée à la violence et au chaos, semble sans issue : dans un tel contexte, toute légitimité est suspecte – comme le montre la scène magnifique et ambiguë où Malcolm (le fils du roi Duncan) s’accuse de tous les vices pour mettre à l’épreuve Macduff.

Les contraintes économiques de cette production (peu de moyens, donc peu de répétitions, manque de temps pour travailler et essayer) se font parfois sentir. Certaines scènes sont moins réussies que d’autres. Mais la réussite globale de ce spectacle emporte notre adhésion et notre enthousiasme. Il y a de l’énergie, un propos, une nécessité, des comédien(ne)s engagés – tout ce qui manquait au Hamlet mis en scène par Ivo van Hove à la Comédie-Française.

Il est émouvant de voir une jeune compagnie, en dépit de toutes les difficultés, se lancer dans un projet aussi ambitieux et être à la hauteur de son désir de théâtre. Tant que cette flamme brûlera, le théâtre vivra.

Le spectacle se donne dans les anciens studios construits par Charles Pathé à Montreuil en 1904. Le lieu mérite d’être découvert ! Salle très agréable, excellente visibilité.

Pierre Lauret

12-13-21-22 février à 20h00. Espace Albatros, Théâtre Albatros Michaël Chemla, 52 rue du Sergent Bobillot, 93100 Montreuil.

Réservations :

https://www.helloasso.com/associations/le-bateau-noir/evenements/macbeth
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