Remonter une pièce déjà bien connue ? Oui, si cela apporte quelque chose à l’art dramatique, à la réflexion, au public, à la société puisque le public est aussi une partie de la population concernée par les enjeux de la pièce. Et puis, une pièce de théâtre est un peu un Phoenix, elle renaît à chaque mise en scène surtout si celle-ci est vivifiante, régénératrice… Il se trouve que toutes ces conditions sont pleinement satisfaites dans la formidable reprise de La Leçon d’Eugène Ionesco, par Robin Renucci, acteur et directeur du Théâtre national de La Criée, sur le Vieux-Port à Marseille.

Tant de leçons dans cette Leçon ! Celles de l’auteur et celles du metteur en scène qui en assume également le rôle de celui qui dispense la leçon à l’élève, puisque Robin Renucci joue le Professeur.

Le rapport d’enseignement est par nature inégal entre celui qui enseigne et celui qui vient apprendre. Mais, il n’est pas dans la nature de la transmission de basculer dans l’autoritarisme, la tyrannie, voire la terreur et de finir par le crime ! Ionesco nous donne une sacrée leçon d’éthique et de politique.

En 1950, la pièce visait les conduites de manipulation politique par le discours bien repérées dans l’hitlérisme et le stalinisme. Elle visait aussi la pulsion machiste de domination de l’homme sur la femme pouvant aller jusqu’au viol et au meurtre, rarement dénoncés et punis. Aujourd’hui, cette leçon dans La Leçon reste justifiée mais avec d’autres contextes, d’autres langages, d’autres dimensions. On pense à la renaissance de l’autocratisme en Russie, aux dérives antidémocratiques de régimes dits républicains, syndromes hongrois ou états-unien par exemple. On pense bien sûr, à la question de la domination masculine, de la culture du viol et des féminicides en passant par les formes modernes de manipulation masculiniste que sont le « mansplaining » ou le « galslithing ». En effet, le Professeur de la pièce n’enseigne à son élève que des choses qu’elle sait déjà, tout en la considérant avec condescendance, comme ne les sachant pas, un vrai cas d’arrogance mâle ! Cela va plus loin, puisqu’il lui impose sous prétexte de faire de la « philologie », une cruelle séance de brouillage mentale visant à la déboussoler afin qu’elle entre en sujétion complète – enfumage mental ou gaslithing, du nom d’une pièce de Patrick Hamilton, Gas Light, de 1938, adaptée au cinéma en 1944, par George Cukor, sous le titre français de Hantise.

Mais entre les deux époques d’une Leçon même et forcément autre, il fallait quelqu’un capable de faire le pont et surtout expérimenté, habile et avisé en théâtre pour rendre les leçons de la Leçon pertinentes, cruellement actuelles et cependant belles et édifiantes. Il fallait Robin Renucci qui nous offre un véritable renouvellement de l’œuvre de Ionesco, presque une pièce nouvelle, parfaitement ancrée dans notre présent.

L’élève n’arrive plus chez le professeur avec sa tenue de jeune fille modèle, mais en vêtements unisexes ou non-binaires, une tenue sportive qui lui permet d’exécuter des mouvements acrobatiques, façon d’affirmer visuellement une totale liberté corporelle et d’esprit. Le cahier est logiquement remplacé par un outil numérique dont la modernité n’interdit pas de contenir l’information ironique que le chef-lieu de la France reste Paris, comme on ne le sait que trop en province, y compris à Marseille qui n’a de « Deuxième ville de France » que le nom et la population, pas les moyens !

Cette liberté de mouvements d’une totale agilité, c’est celle de la comédienne Inès Valarcher formée aux arts du cirque en famille et en tournée, puis dans des écoles au Québec et au Japon. Sa mobilité acrobatique et libérée de tout carcan éducatif est inversement proportionnelle à la coercition et à la torture physique et mentale que le professeur va lui infliger dans le déroulé du drame. Arrivée enjouée et pleine d’un désir joyeux d’apprendre, l’Élève va très vite connaître la souffrance infligée par la manipulation et l’enfumage du Professeur tyrannique : la souplesse laissera la place aux contorsions ! Un horrible mal de dents l’atteint subitement, l’Élève s’en plaint auprès du Professeur qui ne l’écoute plus car déjà entraîné dans la répétition de sa pulsion destructrice. Le mal est en route. Mal de dents et mal dedans l’élève violentée par un mâle en quête de toute puissance.

Avec finesse, Renucci ajoute à la pièce un prologue consistant en une scénette dansée qui a tout de la fable… On pense au Loup et l’Agneau, la fable de La Fontaine où l’animal prédateur s’évertue à se justifier par des arguments fallacieux que l’agneau contredit courageusement. À la fin, le loup abandonne le registre policé du discours qu’il n’a pas su maîtriser et dévore sa proie « sans autre forme de procès ». Annonce discrète du final de la pièce où le Professeur trucide sa quarantième victime de la journée, comme nous l’apprend Marie, la bonne ! Les tyrans on toujours besoin de serviteurs zélés pour faire le ménage… Christine Pignet, incarne une domestique dévouée qui en quelques mots bien assénés, nous dévoile que ce qui se joue dans l’horreur de cette leçon si « particulière », une leçon de culture du viol et du meurtre impunis. Une mécanique qui broie sa victime avant de l’achever, la monstruosité froide à l’état pur !

Tout cela se déroule dans un espace non réaliste et symbolique qui, à la fois décale le sordide, le met à distance, et le rend plus cru. La scénographie de Samuel Poncet est parfaitement réussie : au centre des formes géométriques neutres qui contrastent avec la violence des échanges, à moins qu’elles en soient le vrai décor froid, anguleux et tranchant ; sur les marges et dans la pénombre des bûchettes d’écoliers agrandies pouvant tout aussi bien figurer des tombes…

Entre instrumentalisation despotique du langage et masculinisme agressif et tueur, la pièce de Ionesco semble avoir été écrite tout récemment pour traduire en une double ironie la stupéfaction du trumpisme et l’indignation des féminicides qui ne diminuent pas. Mais c’est la géniale et subtile mise en scène de Robin Renucci qui parvient à ce résultat d’une illusion bien réelle nous offrant un précieux moment de théâtre.

Une Leçon de prédation, de tyrannie, de violence verbale et physique comme autant de dénonciations des pédagogies sournoises de la domination. Mais aussi une grande leçon de théâtre, une vraie leçon, elle, de celles qui nous qui élèvent !

Jean-Pierre Haddad

La Criée, Théâtre National de Marseille 30 quai de Rive Neuve, 13007 Marseille. Du 29 janvier au 13 février 2026, Salle Déméter : Jeudi, Vendredi, Samedi 20h, Dimanche 16h, Mardi 3 Fév 20h, Mercredi 19h ; Scolaire Mardi 10 Février 14h15. (Durée estimée 1h15)

Informations et réservations : https://theatre-lacriee.com/programmation/evenements/la-lecon

Tournée 2026 :
Mardi 3 et mercredi 4 mars – 19h Théâtre du Bois de l’Aune – Aix-en-Provence
Jeudi 5 mars – 20h Théâtre d’Arles
Mardi 10 mars – 20h Théâtre du Chêne Noir – Avignon
Jeudi 12 mars – 20h Théâtre des Trois Ponts – Castelnaudary
Vendredi 13 mars – 20h15 Théâtre des Trois Ponts – Castelnaudary
Mardi 17 mars – 20h Théâtre Olympe de Gouges – Montauban
Jeudi 19 mars – 20h Théâtre Ducourneau – Agen
Mardi 24 mars – 20h La Halle aux Grains – Bayeux

Jeudi 2 avril – 20h30 Domfront
Mardi 7 et mercredi 8 avril – 20h Châteauvallon
Jeudi 9 avril – 20h Théâtre National de Nice
Vendredi 10 avril – 20h Théâtre National de Nice ­

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