Pour sa nouvelle création Christophe Rauck réunit deux pièces d’un auteur suédois, d’origine suédoise et tunisienne Jonas Hassan Khemiri, multi-récompensé pour ses romans dans lesquels il s’intéresse aux inégalités économiques, à la puissance de l’argent, à l’exclusion sociale et au racisme.

Dans la première Presque égal à, les personnages se débattent face aux impératifs de rentabilité et de productivité dans une société où l’argent conditionne tout et où toutes les relations deviennent marchandes. Mani, professeur d’économie, tente d’expliquer à des élèves peu intéressés le théorème de Van Houten (celui du cacao!), Martina, son épouse, est issue d’un milieu aisé mais doit travailler au noir dans un bar et a du mal à joindre les deux bouts, Andrej est un jeune diplômé qui n’arrive pas à décrocher un premier emploi et à qui l’on propose seulement un poste d’agent de nettoyage en lui disant qu’il est sous-qualifié, Freya vient d’être licenciée et cherche à se venger et Peter est un SDF qui utilise ses qualités de comédien pour mendier ou faire du marketing de rue. Tous font face à des situations où le capitalisme tue leurs rêves, où l’ascension sociale n’existe plus et où l’individu écrasé par la puissance de l’argent a du mal à trouver sa place. Dans la seconde pièce J’appelle mes frères, Amor devient paranoïaque après l’explosion d’une voiture piégée. Il se sent suspecté en raison de son apparence, passe son temps à téléphoner à ses proches en leur conseillant de se fondre dans la masse pour échapper à la suspicion et finit même par douter de sa propre innocence.

Si l’on reste parfois perplexe face au texte, la mise en scène de Christophe Rauck est magnifique. Le dispositif bifrontal permet aux spectateurs d’être au plus près des comédiens mais aussi de voir l’autre partie du public. Quand le public entre dans la salle, plongée dans une quasi-obscurité, des milliers de petites projections lumineuses courant du sol au plafond semblent l’immerger dans une voûte céleste étoilée au-dessus de laquelle flotte un globe terrestre. Il est prêt à observer ce monde productiviste et individualiste qui s’offre à son regard sur la scène. Pour la seconde pièce c’est une société du regard qui se met en place, une société où chacun épie l’autre et le suspecte, conduisant les individus à la paranoïa. Une voiture glisse sur le plateau recouvert de neige artificielle, Amor est environné par des gens qui semblent le surveiller, les caméras le traquent, chacun semble se cacher derrière son portable, les murs se couvrent de messages et la peur s’insinue partout.

Les deux pièces sont portées par le même groupe de comédiens (Virginie Colemyn, Servane Ducorps, David Houri, Mounir Margoum, Julie Pilod, Lahcen Razzougui, Bilal Slimani) tous excellents.

Dans ce monde productiviste où l’argent est roi, où l’ascension sociale est devenue un leurre, où l’exclusion s’invite et où la peur de l’autre s’installe, il y a de l’ironie à parler d’égalité et de fraternité et c’est le presque du titre qui nous interpelle rageusement.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 21 février au Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre – du mercredi au vendredi à 19h30, samedi 18h, dimanche 15h, mardi 17 février à 19h30 – Réservations : 01 46 14 70 00 ou nanterre-amandiers.com

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