La salle Richelieu étant en travaux, la Comédie-Française, outre les salles du Vieux-Colombier et du Studio-Théâtre, se produit hors les murs en partenariat avec onze théâtres à Paris et Nanterre. Pour sa première sortie, au Théâtre du Rond-Point, elle présente une valeur sûre : Les Femmes savantes. Molière, la Comédie-Française, Les Femmes savantes : voilà qui fleure bon les souvenirs de collège et de sorties scolaires, dont souvent on revenait enchanté ! Oui, mais les temps ont changé, et la Comédie-Française aussi.
Les Femmes savantes ont toujours été une pièce problématique : la critique du pédantisme, d’un rapport desséché, ascétique et élitiste au savoir y fait bon ou mauvais ménage avec la misogynie, les déclarations patriarcales aujourd’hui scandaleuses, et la triste tradition de tourner en ridicule les intellectuelles en les attaquant sur leur rapport au corps et à la sexualité. L’idée de l’émancipation des femmes par le savoir est traitée au mieux de manière ambiguë. Problèmes, donc.
Pour cette nouvelle production de la pièce, la Comédie-Française a fait appel à une femme, la sicilienne Emma Dante, bien connue notamment pour ses mises en scène d’opéra, et dont deux autres spectacles sont présentés en France cette saison (L’Angelo del Focolare – L’Ange du Foyer – à Chateauvallon, Rouen, Lyon et Clermont-Ferrand, et Manon Lescaut à l’Opéra de Lyon). On se réjouit que le Français poursuive la politique d’Éric Ruf, qui avait renouvelé l’institution en faisant appel à de nombreux metteurs et metteuses en scène extérieurs.
Cette volonté est à nouveau récompensée par un spectacle innovant et décoiffant, qui met en valeur la virtuosité de la troupe. Emma Dante ne cherche pas à résoudre les problèmes posés par la pièce, en en proposant une interprétation trop forte et unilatérale. Les problèmes sont dans le texte, le spectacle les montre mais ne prend pas position, laissant à la pièce toute son ambiguïté et sa richesse. Ce n’est pas parce que la tentative des femmes d’échapper au confinement de l’espace domestique se fourvoie dans un idéalisme ridicule et aliénant, qu’elle n’a en elle-même aucune valeur. Les déclarations patriarcales des hommes ne sont pas moins ridicules, elles ne valent absolument pas pour expression du bon sens. La pièce reste ouverte, la mise en scène aussi.
C’est plutôt la théâtralité sous toutes ses formes qui est à l’honneur. Le spectacle commence avec un plateau nu, à l’exception de tubes lumineux verticaux posés sue le plancher et d’une grande malle (dont finira par sortir Clitandre). Deux jeunes comédiennes (Jennifer Decker en Armande, Édith Proust en Henriette), portant jeans et téléphone portable, entament le dialogue, quand trois gros sacs tombent des cintres sur la scène. À l’intérieur, des costumes dont les comédiennes vont progressivement s’emparer. Ce moment est symbolique du processus par lequel des comédiennes d’aujourd’hui s’approprient un texte, un rôle, et pour finir tout un univers culturel, domestique, linguistique, dont nous sommes éloignés. La théâtralité est représentée, mais d’une manière qui restera toujours très joueuse. Le rapport des comédiens à leur costume, leur plaisir ou leur gêne, font partie intégrante du spectacle, qui s’en donne à cœur joie : les costumes sont extravagants, et très réussis, les perruques dont les acteurs s’affublent progressivement sont de véritables pièces montées. Emma Dante déploie une esthétique excessive, baroque, qui n’est pas seulement au service du rire, mais atteint souvent une véritable réussite plastique, comme dans le magnifique dernier tableau (presque au sens propre du terme).
La mise en scène est très mobile, elle sollicite des musiques variées (des Clash à la chanson italienne contemporaine), elle fait appel par moments à la commedia dell’arte, elle prend le risque de la farce – au prix de certaines transitions dont le comique tombe un peu à plat. C’est très coloré, inventif, bien réglé, et surtout fort dramatique : le texte, qui comme tout le théâtre français du 17ème siècle est très conflictuel, agonistique, bref dramatique (une qualité que les auteurs d’aujourd’hui ont un peu oublié), est ici interprété de manière très physique (l’autoritaire Philaminte – Elsa Lepoivre – grogne littéralement quand elle est contrariée, Chrysale – Laurent Stocker, impayable avec son immense perruque – fume cigarette sur cigarette comme une machine à vapeur qui se met en marche), les conflits sont très présents, mais toujours un peu surjoués. La troupe du Français fait merveille, elle semble beaucoup s’amuser en s’engageant fortement dans le jeu, et sa virtuosité rend pleinement justice à celle de Molière.
On entend tous les thèmes agités par la pièce : l’opposition de la culture et de la vie domestique et familiale, le risque pour le bel esprit de verser dans une négation hypocrite du corps et du désir, la guerre des sexes (qui finira bien – sauf pour Armande qui reste sur le carreau). Mais le choix de la mise en scène n’est pas de s’appesantir dessus de manière dogmatique. Sans rien cacher des enjeux sous-jacents au texte de Molière, elle nous entraîne dans un tourbillon coloré où le plaisir de la réflexion ne supplante jamais celui du rire. Une réussite.
Pierre Lauret
Du 14 janvier au 1er mars 2026, Comédie-Française hors les murs, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris. Du mercredi au samedi, 20h30 ; dimanche, 15h. 01 44 95 98 21. theatredurondpoint.fr
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