Alba, une jeune citadine, apprend la mort de son père et découvre qu’elle hérite de quelques parcelles de bois aux confins de la Haute-Loire et du Puy-de-Dôme et … d’un jeu de piste que son père a mis en place pour l’encourager à aller y voir de plus près. Elle arrive sur le terrain en pleine enquête policière car un garde-forestier, par ailleurs militant écologiste, a disparu.

Alice Carré, à la fois autrice et metteuse en scène, s’intéresse au théâtre documentaire. Il se trouve qu’elle a hérité de son père des bois et la gestion de cet héritage l’a conduite à s’intéresser à la propriété, la gestion et l’exploitation forestière. Elle a découvert que la forêt française est à 80% privée et que les propriétaires en confient en général la gestion à des entreprises spécialisées qui se chargent de les rentabiliser en faisant des coupes rases pour planter des pins Douglas au détriment de la biodiversité et avec de nombreuses conséquences désastreuses pour l’environnement.

De ce travail d’enquête, elle a fait une pièce mais a choisi d’ancrer le documentaire dans la fiction et d’en faire un polar. La quête d’Alba, sur les signes que lui a laissés son père, la conduit dans les bois du Forez où sa route croise celle des policiers de Brioude à la recherche d’un forestier fraîchement disparu. Leur enquête les conduit dans une entreprise, Integral Energie qui, sous couvert de travailler pour la décarbonation afin d’obtenir des subventions, pratique en réalité le greenwashing, et chez des financiers qui, avec le même alibi, investissent partout dans le monde, dans la sylviculture intensive. Alba croise aussi le chemin de forestiers, que le remboursement des crédits obtenus pour acheter des machines coûteuses oblige à travailler à la destruction de la forêt, et celle de militants qui luttent pour sa préservation. On n’est pas en Amazonie où des militants ont perdu la vie dans ce combat, mais il y a aussi en Europe, sans parler des États-Unis, des entreprises prêtes à tout quand il y a des milliards d’euros en jeu. Une réunion en Mairie devient un psychodrame révélant les enjeux pour un village de ces projets où la finance défend ses intérêts en méprisant les enjeux écologiques et l’avenir.

La mise en scène d’Alice Carré emprunte aux codes des polars, romans et films. On retrouve ainsi l’ironie et le côté déjanté du film Fargo dans le portrait hilarant de l’adjudant-chef et du gendarme de Brioude lancés sur l’enquête, descendant en rappel du balcon du théâtre. La scénographie (Caroline Frachet) use de la vidéo pour nous perdre dans ce labyrinthe de pins Douglas où le bruit des pas se limite au crissement des épines jonchant un sol d’où une grande partie de la vie a disparu. La mise en scène joue des détails, laissant le soin à l’imagination du spectateur de faire le reste. Une portière de voiture figure la voiture abandonnée du forestier disparu, le grésillement d’un néon et nous voici au commissariat pour un interrogatoire, des phares de voiture nous la font imaginer montant sur une route en lacets.

Six comédiens (Yacine Aït Benhassi, Manon Combes, Paul Delbreil, Marie Demesy, Josué Ndofusu, Lymia Vitte), passant d’un rôle à l’autre, interprètent tous les personnages. Lymia Vitte est la narratrice-musicienne qui décrit les lieux, porte la voix intérieure des personnages, les interpelle ou devient la journaliste qui annonce à la radio locale les nouvelles de la région. Elle est aussi l’autrice avec Benjamin Troll de la composition musicale qui souligne les moments de suspense ou recrée les bruits des villages. Le spectacle est proposé en deux versions, une classique au théâtre et une en plein air.

Il y a quelques longueurs, l’autrice ayant eu envie de tout dire sur les enjeux de l’exploitation forestière. Mais le spectateur a le plaisir de découvrir un sujet, dont souvent il ignore tout, avec le plaisir d’un polar plein de suspense et d’humour.

Micheline Rousselet

Jusqu’au 24 janvier au Théâtre de la Cité Internationale, 17 bd Jourdan 75014 Paris – lundi, mardi 20h, jeudi, vendredi 19h, samedi 18h – réservations : theatredelacite.com ou 01 85 53 53 85 – 30 mai dans la forêt d’Évreux et en mai en plein air à Sceaux, 4 au 25 juillet au 11 à Avignon, 1er au 4 décembre à la Comédie de Saint-Étienne…

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