Raymond Carver, dont au début du spectacle la voix off nous raconte la vie de galère, est l’auteur de nouvelles et de poèmes, formes courtes, plus faciles à écrire quand on court après les boulots pour nourrir sa famille. Surnommé par le London Times « le Tchekhov américain « , il décrit l’Amérique des années 1970, après l’âge d’or, au moment où l’American way of life vacille et où une réalité sociale plus sombre transparaît. Il s’intéresse au quotidien de personnages ordinaires, à des paumés qui tentent de survive dans une société de consommation qui ne leur accorde aucune place.
Olivia Corsini, comédienne qui a travaillé avec Ariane Mnouchkine pendant 11 ans et créé sa compagnie The Wild Donkeys ( Les ânes sauvages) avec Serge Nicolaï, a relu Raymond Carver pendant le confinement du COVID. Elle a été bouleversée par le regard qu’il porte sur ses personnages, même dans leur médiocrité, même dans leur égarement car dans ce regard, il y a une empathie profonde, jamais de mépris, jamais de condescendance . C’est ce regard-là qu’elle a voulu mettre en scène en adaptant quelques-unes de ses nouvelles et un poème. Elle a réussi l’exploit de lier finement les histoires des différents personnages qui n’ont pourtant rien à voir sinon la solitude, l’incapacité à communiquer, à s’insérer dans la société.
Elle nous fait partager cette absence par le son, le décor et les atmosphères qui rappellent les tableaux d’Edward Hopper. Les personnages s’agitent dans des lieux qui mêlent réalité et étrangeté : les intérieurs sont isolés, éclairés par la lumière diffuse des abat-jours, les extérieurs inquiétants avec une clairière d’arbres qui respirent, une voiture dans la nuit , les objets bougent tout seuls (un frigo, un lit, un pan de mur, un bar). Dans ces lieux les personnages se côtoient, se parlent sans vraiment échanger. Chacun est enfermé dans sa bulle.
Tous les comédiens ( Erwan Daouphars, Fanny Decoust, Arno Feffer, Nathalie Gautier, Tom Menanteau et Olivia Corsini) sont excellents et réussissent à donner aux gestes les plus quotidiens un aspect étrange.
Carver à travers ses personnages nous parle car comme le dit l’adaptatrice et la metteuse en scène, Olivia Corsini, il dévoile le mécanisme d’un monde qui pousse à porter seul le poids de son existence. Il raconte l’échec, la fragilité, l’impossibilité parfois de s’en sortir. Il nous incite à réfléchir à ce que le monde post-moderne et l’idéologie fait à nos âmes.
Frédérique Moujart
Jusqu’au 17 janvier, du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h30 et le dimanche à 15h30 – Théâtre du Rond Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris 8ème – Réservation : 01 44 95 98 21 ou theatredurondpoint.fr – Du 5 au 16 mai, Les Célestins- Théâtre de Lyon (69)
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