Nous sommes chez les Wingfield ou ce qu’il en reste du fait du dysfonctionnement patent de cette famille. En anglais, wing field signifie « champ d’ailes », comme un terrain en friche où des oiseaux auraient fait une pause dans une éprouvante migration. Ils veulent redécoller, poursuivre leur route mais au loin, des bruits de fusils, les chasseurs menacent, il faut partir en catastrophe et dans n’importe quelle direction ! La famille Wingfield est en fuite, à tous les sens du mot. Le lien filial s’écoule en dehors des voies de l’amour et en l’absence du paternel. Sous des prétextes professionnels, le père passe de longs mois en voyage. On ne le verra pas apparaître en scène, mais sa photo trône au mur de la salle à salle à manger, un sourire jovial et content de soi, en contrepoint de l’ambiance familiale triste et déprimée. Si lui a déjà organisé sa fuite sans le dire, les autres membres de la famille cherchent des issues. Ils fuient ou essaient eux aussi, mais en restant sur place, mentalement. Amanda, la mère fuit le présent en ressassant son passé de jeune fille recevant des prétendants de belles lignées, ce que ne fut pas son mari. Laura, la fille, fuit la honte sociale que lui inspire son handicap, dans sa « ménagerie de verre », une famille d’animaux taillés dans le verre, un matériau noble mais froid ; son préféré est une licorne, animal imaginaire… Enfin, le fils Tom ne rêve que de s’en aller, fuir cette famille mais aussi cette vie, cette ville et avec, sa condition d’ouvrier dans une fabrique de chaussures. Pour le moment, il fuit par procuration en allant quotidiennement au cinéma, voir des films d’aventures et traîner tard le soir, le plus tard possible… Parfois, il écrit des poèmes, fuir en restant sobre. Se fuit-il lui-même ou seulement cache-t-il à ses proches des mœurs en dehors de la norme hétérosexuelle ? Sur l’insistance de sa mère qui veut marier sa sœur, Tom invite un ami à dîner à la maison. Jim débarque un soir. Est-il bien ce garçon dont Laura a été secrètement amoureuse, il y a quelques années, au collège ? Ambitieux et séducteur, Jim peut-il craquer devant la candeur de Laura ? A-t-il le droit de la ravir à elle-même puis de l’abandonner ? Un mariage freinerait ou même tuerait son ambition. Comment fuir l’amour ? Mentir au risque de faire souffrir ? Pas de morale dans cette ménagerie de verre opaque ! Seulement des affects qui possèdent et aveuglent les personnages, des empêchements, des rêves au rabais et bien sûr, de la casse… Tout le monde fuit et ça fuit de partout, mais c’est l’électricité qui vient à manquer, si bien que tout s’obscurcit. On finit dans la pénombre comme pour mieux dissimuler la fuite ratée de chacun.

La pièce de Tennessee William est tendre et cruelle à la fois. La mise en scène de Philippe Person respecte son esthétique tout en étant inventive, faussement réaliste et assez efficace. Elle combine les hors champs invisibles avec un plateau qui expose totalement les personnages à leur condition et à l’étouffement domestique. Elle utilise avec parcimonie un lettrage vidéo qui, entre les actes, délivre une phrase à venir, comme un fatum qui prédéterminerait les personnages dont la liberté est de toute façon vaine et illusoire.

Florence le Corre, est impeccable dans le rôle d’une mère qui tente de tenir une barque qui dérive y compris du fait de son pilotage tyrannique. Son agitation est à la mesure de son angoisse. Deux Alice, Serfati et Macè, jouent en alternance le rôle d’une Laura étouffée davantage par sa mère que par sa gène à la jambe droite. Quel mérite à jouer une présence fantomatique avec une incarnation forte ! Blaise Jouhannaud, dans le rôle de Tom Wingfield, a un jeu relevé, de l’aisance et une parfaite diction, pas négligeable en nos temps de débit verbale pressé. Un jeune acteur très prometteur. Antoine Maabed en Jim, est très crédible dans son rôle de petit ambitieux, entre naïveté et cynisme. Tennessee William est également là, en père de cette ménagerie méningée… L’auteur ? Oui, oui, tout en sourire charmeur, sur la photo accrochée au mur !

Mais qu’est-ce raconte cette pièce autobiographique de 1944, qui propulsa son auteur dans une carrière à succès – trois ans plus tard, c’était Un tramway nommé désir ? L’œuvre est dédiée à sa sœur Rose qui inspire le personnage de Laura mais dont le destin passa par l’internement. Peut-être que c’est par l’absence qu’une famille dysfonctionne. L’absence physique et symbolique du père ? En partie oui, mais surtout l’absence d’écoute, de compréhension et d’amour inconditionnel. L’absence de lucidité sur le fait que la famille nucléaire ne peut pas offrir par elle seule une existence pleine à ses membres ; que pour aimer une famille mal aimante, il faut savoir la quitter. Fuir non pas comme un abandon, mais comme un salut – parfois, un salut d’écrivain.

Jean-Pierre Haddad

Spectacle créé avec l’aide de l’Adami. La ménagerie de verre est présentée en vertu d’un accord exceptionnel avec The University of the South, Sewanee, Tennessee.

Le Lucernaire 53, rue Notre-Dame des Champs 75006 Paris. Du 12 novembre au 25 janvier 2026. Du mercredi au samedi à 21H. Le dimanche à 17H30

Informations & réservations : https://www.lucernaire.fr/theatre/la-menagerie-de-verre/

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